—Nous n’aurions jamais désobéi à vos ordres pour une raison ordinaire, mais celle-ci était de première importance. C’était un devoir. Devant un devoir on n’a pas le choix. Il faut mettre de côté toute considération de moindre importance, et l’accomplir. Nous avons été obligées de la faire comparaître devant sa mère. Elle avait dit un mensonge.
Le docteur dévisagea un instant la vieille demoiselle, et parut essayer d’amener son esprit à saisir un fait tout à fait incompréhensible. Puis il tonna:
—Elle a dit un mensonge! Ah, vraiment? Le diable m’emporte! J’en dis un million par jour, moi! Et tous les docteurs en font autant. Et tout le monde en fait autant. Même vous, pour ce qui est de ça. Et c’était ça, la chose importante qui vous autorisait à désobéir à mes ordres, et mettre en péril la vie de ma malade?... Voyons, Esther Gray, voilà qui est pure folie! Cette jeune fille ne pourrait pas faire volontairement du mal à qui que ce soit. La chose est impossible... absolument impossible. Vous le savez vous-même... Toutes les deux, vous le savez très bien.
Anna vint au secours de sa sœur.
—Esther ne voulait pas dire que ce fût un mensonge de cette espèce-là. Non, mais c’était un mensonge.
—Eh bien, ma parole, je n’ai jamais entendu de pareilles bêtises. N’avez-vous pas assez de sens commun pour faire des distinctions entre les mensonges? Ne savez-vous pas la différence entre un mensonge qui fait du bien et un mensonge qui fait du mal?
—Tous les mensonges sont condamnables, dit Anna en pinçant ses lèvres comme un étau, tous les mensonges sont défendus.
Le «Seul Chrétien» s’agita impatiemment dans sa chaise. Il voulait attaquer cette proposition, mais ne savait pas au juste comment ni par où s’y prendre. Finalement, il se risqua.
—Esther, ne diriez-vous pas un mensonge pour protéger quelqu’un d’un mal ou d’une honte imméritée?
—Non.