Bientôt je commençai à percevoir une odeur forte et pénétrante dans l’air glacé. Cela me déprima encore davantage, parce que naturellement je pensai à mon pauvre ami défunt. Il y avait quelque chose d’infiniment triste dans cette façon muette et pathétique de se rappeler à mon souvenir, et j’eus peine à retenir mes larmes. De plus, j’étais navré à cause du vieux conducteur qui pouvait s’apercevoir de l’odeur. Cependant, il continuait tranquillement son chant et je fus rempli de reconnaissance. Malgré ce soulagement moral, je devins de minute en minute plus inquiet, car l’odeur devenait à chaque instant plus forte et plus difficile à supporter. Bientôt, ayant arrangé les choses à sa satisfaction, le conducteur prit du bois et alluma un grand feu dans son poêle. Ceci me navra plus que je ne saurais dire; car je ne pouvais m’empêcher de penser que cela allait tout gâter. J’étais convaincu que l’effet de la chaleur serait terrible sur mon pauvre ami mort. Thomson (j’appris dans le courant de la nuit que le conducteur s’appelait Thomson) s’occupait maintenant à boucher les moindres fentes par où l’air pouvait s’introduire, en faisant remarquer qu’il avait l’intention de nous rendre agréable le voyage de la nuit en dépit du froid. Je ne dis rien, car je trouvais que ces précautions n’atteindraient peut-être pas le but que se proposait le conducteur. Pendant ce temps, le feu chauffait, et Thomson chantait toujours, et l’air devenait de plus en plus lourd. Je me sentis pâlir et cependant j’étais en moiteur, mais je souffris en silence et ne dis rien. Au bout de quelques minutes, le «Doux adieux» s’affaiblit dans le gosier de mon compagnon et s’éteignit bientôt complètement. Il y eut un silence de mauvais augure. Puis, Thomson dit:
—On dirait que ce n’est pas avec des fagots que j’ai garni ce poêle!
Il respira fortement une fois ou deux, puis s’approcha du cercueil, se pencha un moment sur les paquets qui le recouvraient, puis enfin revint s’asseoir à côté de moi. Il avait l’air très affecté. Après une pause, il reprit en montrant la caisse:
—Ami à vous?
—Oui, répondis-je avec un soupir.
—Il est un peu avancé, n’est-ce pas?
Pendant deux ou trois minutes, aucune parole ne fut prononcée, chacun de nous suivant sa propre pensée, puis Thomson dit d’une voix grave:
—Quelquefois on peut douter qu’ils soient vraiment morts... Les apparences trompent, vous savez... Le corps est tiède, les jointures souples, et ainsi de suite... Quoique vous pensiez qu’ils soient morts, vous n’en êtes pas absolument certain. J’ai eu des cas semblables dans mon wagon. C’est tout à fait terrifiant, parce que vous ne savez jamais s’ils ne vont pas se lever et vous regarder en face...
Après une autre pause, il indiqua la caisse du coude et ajouta:
—Mais lui n’est pas dans ce cas! Non, Monsieur; je réponds de lui.