UN MONUMENT A ADAM
Quelqu’un vient de raconter dans la Tribune que j’avais autrefois proposé au Rev. Thomas K. Beecher, de la petite ville d’Elmira, de nous associer pour élever un monument à Adam et que Mr. Beecher avait bien accueilli ce projet. Mais ce n’est pas tout. L’affaire n’était qu’une plaisanterie au début, mais elle ne fut pas très loin d’être réalisée.
Il y a longtemps—trente ans—l’ouvrage de Mr. Darwin, la Descendance de l’Homme, avait paru depuis quelques années et l’ouragan d’indignation déchaîné par ce livre sévissait encore dans les chaires et dans les revues. En étudiant les origines de la race humaine, Mr. Darwin avait laissé Adam complètement de côté. Nous avions les singes, le «chaînon manquant» et toutes sortes d’ancêtres divers, mais pas Adam. En plaisantant avec Mr. Beecher et d’autres amis à Elmira, il m’arriva de dire que très probablement les hommes oublieraient Adam et reconnaîtraient unanimement le singe pour ancêtre, et qu’ainsi, dans le cours des siècles, le nom même d’Adam disparaîtrait de la surface de la terre. J’ajoutai qu’il conviendrait d’empêcher un pareil sacrilège: un monument sauverait de l’oubli le père du Genre humain et évidemment la ville d’Elmira devait se garder de perdre cette occasion d’honorer Adam et de se créer un grand renom...
Alors, l’inattendu arriva. Deux banquiers s’emparèrent de l’affaire, non par plaisanterie, non par sentiment, mais parce qu’ils voyaient dans ce monument un grand avantage commercial pour la ville. Le projet n’avait été au début qu’une douce plaisanterie; il devenait alors du plus haut comique avec ce côté commercial qui fut gravement et solennellement discuté. Les banquiers me demandèrent plusieurs rendez-vous. Ils proposèrent un indestructible monument du coût de cent vingt-cinq mille francs. Ce serait si extraordinaire de voir un petit village élever un monument à la mémoire du premier homme que le nom même d’Elmira serait vite connu sur toute la surface du globe. Il n’existerait pas d’autre édifice consacré à Adam sur la planète et Elmira ne connaîtrait pas de rivale jusqu’à ce qu’un maire de hameau ait l’idée d’édifier un monument en l’honneur de la Voie Lactée.
De tous les points du globe on viendrait visiter la merveille, et il n’y aurait pas de tour du monde complet sans un séjour à Elmira. Cette petite ville deviendrait une Mecque, elle serait envahie par les touristes, les guides, les agences, les trains de plaisir... Il y aurait des bibliothèques spéciales sur le monument, chaque voyageur voudrait le photographier et on en ferait des modèles réduits qui se vendraient dans le monde entier; sa forme deviendrait aussi familière que la figure de Napoléon.
Un des banquiers souscrivit pour vingt-cinq mille francs et je crois que l’autre s’engagea pour la moitié moins, mais je ne me souviens pas très bien du chiffre. Nous fîmes faire des projets et devis; quelques dessins nous vinrent même de Paris.
Au début, quand toute l’affaire n’était encore qu’une plaisanterie, j’avais esquissé une pétition humble et fervente au Congrès en vue d’obtenir que le Gouvernement favorisât notre initiative. J’y expliquai que ce monument serait un témoignage de la gratitude de la Grande République pour le père du Genre humain et d’affectueux attachement à sa mémoire en ces sombres jours où les plus âgés de ses enfants s’écartaient de leur commun ancêtre. Il me sembla que cette pétition devait être présentée aux Chambres, car j’avais l’idée que sa lecture publique suffirait à couvrir le projet de ridicule et à l’enterrer définitivement. Je l’envoyai donc au général Joseph R. Hawley qui me promit de la présenter. Mais il n’en fit rien. Je crois me souvenir qu’il m’expliqua qu’après avoir lu lui-même la pétition, il avait eu peur: «elle était trop sérieuse, ardente, sentimentale... Les députés auraient pu la prendre au sérieux».
Nous aurions dû poursuivre notre projet, nous en serions venus à bout sans trop de difficultés et Elmira serait maintenant une des villes les plus célèbres du monde.
Il y a peu de jours, je commençai une nouvelle dans laquelle un des personnages parle occasionnellement d’un monument à Adam et en même temps la Tribune a retrouvé cette vieille plaisanterie d’il y a trente ans... Sans doute la télégraphie mentale a fait des siennes en cette circonstance. C’est curieux, mais les phénomènes de télégraphie mentale sont toujours curieux.