Villa Quarto, Florence, janvier 1904.
Dicter une autobiographie à une dactylographe est chose toute nouvelle pour moi, mais cela marche très bien, cela épargne du temps et de la peine.
J’avais déjà dicté à une dactylographe, mais ce n’était pas une autobiographie... et entre cette première expérience et celle que je fais aujourd’hui, il y a une distance... oh, oui, il y a bien trente ans! Une vie! Durant cette longue période il est arrivé beaucoup de choses, aussi bien aux machines à écrire qu’à nous tous. Au début de cette période, une machine à écrire était une curiosité. La personne qui en possédait une était une curiosité aussi. Mais maintenant, c’est le contraire, c’est qui n’en a pas qui est une curiosité. La première fois que je vis une machine à écrire, ce devait être... voyons... ce devait être en 1873... car Nasby était avec moi et c’était à Boston. Or nous ne pouvions nous trouver à Boston ensemble que pour une tournée de conférences et, d’autre part, je sais que je n’ai pas fait de tournée de conférences après 1873.
Mais n’importe, n’importe! Nasby et moi vîmes la machine dans une vitrine; nous entrâmes et le marchand nous en expliqua le mécanisme, nous montra ce qu’elle pouvait faire et nous assura qu’on pouvait arriver à écrire cinquante-sept mots à la minute. Il me faut confesser franchement que nous n’en crûmes pas un mot. Mais sa dactylographe se mit à travailler devant nous et nous nous mîmes en devoir de chronométrer son travail. Or, en fait, il fallut bien l’avouer: elle fit cinquante-sept mots en soixante secondes. Notre conviction commençait à être ébranlée, mais nous dîmes qu’elle ne referait pas le même tour de force. Cependant elle recommença... nous eûmes beau chronométrer avec soin, le résultat fut toujours le même. Elle écrivait sur d’étroites bandes de papier et à la fin de l’entrevue nous emportâmes ces échantillons, pour les montrer à nos amis. La machine coûtait 125 dollars. J’en achetai une et nous partîmes fort excités.
De retour à l’hôtel, nous examinâmes les feuilles de papier et fûmes un peu désappointés en nous apercevant que les mêmes mots revenaient toujours. La jeune dactylographe avait gagné du temps en répétant constamment une courte phrase qu’elle savait par cœur. Malgré cela, il nous sembla—avec une certaine apparence de raison—qu’il était possible de comparer une débutante dactylographe avec un débutant au billard: dans les deux cas, on ne pouvait s’attendre à ce qu’une personne non exercée fît de grandes prouesses. Si donc, pour le jeu de billard, il était juste d’abandonner le tiers ou la moitié des points à un débutant, on pouvait dire qu’à la machine à écrire—si la pratique s’en répandait—un expert arriverait forcément à aller deux fois plus vite que notre jeune dactylographe. Nous pensions qu’on ferait plus tard cent mots à la minute, et je vois que ces prévisions se sont largement réalisées.
Chez moi, je tapotai la machine et m’amusai à écrire et récrire: «Le jeune homme resta accroché aux bastingages», jusqu’à ce que je fusse capable de reproduire ce court récit à raison de douze mots à la minute. Mais je me servais d’une plume pour les affaires sérieuses, je ne me mettais à la machine que pour étonner les visiteurs curieux. Je leur fournis généreusement des rames de papier contenant l’histoire en sept mots du jeune homme accroché aux bastingages.
Quelque temps après, je pris une jeune dactylographe et essayai de dicter quelques lettres. La machine ne possédait pas les majuscules et les minuscules comme celles d’aujourd’hui, mais seulement les majuscules, qui étaient gothiques et laides. Je me rappelle très bien la première lettre que je dictai. Elle était adressée à Edward Bok qui était alors un jeune homme et que je ne connaissais pas encore. Il était aussi entreprenant qu’il l’est maintenant et faisait une collection d’autographes, mais les simples signatures ne le satisfaisaient pas et il voulait des lettres autographes. Je lui envoyai donc la lettre qu’il demandait et la lui fis toute à la machine, en lettres capitales, la signature aussi. Et la lettre était longue, elle contenait des conseils et aussi des reproches. Je lui disais qu’écrire était mon commerce, mon gagne-pain, mon métier; je lui disais qu’il n’était pas aimable de demander à un homme des échantillons de son travail par pure curiosité: aurait-il l’idée de demander un fer à cheval à un forgeron ou un cadavre à un médecin?
Maintenant, j’en arrive à un souvenir plus important. En 1874, ma jeune employée copia une grande partie d’un de mes livres à la machine. Eh bien, dans les premiers chapitres de cette «Autobiographie», j’ai émis la prétention d’avoir été la première personne au monde qui se soit servi du téléphone installé à domicile; j’ajouterai maintenant que je crois bien être la première personne qui ait utilisé la machine à écrire à un travail littéraire. Le livre dont je parle devait être: les Aventures de Tom Sawyer. J’en avais écrit toute la première partie en 1872 et je ne l’achevai qu’en 1874. Puisque ma dactylographe me copia ce texte pendant l’année 1874, j’en conclus qu’il s’agit bien de ce livre-là.
Mais ces premières machines étaient fort capricieuses et pleines de défauts affreux. Elles avaient plus de vices que celles d’aujourd’hui n’ont de qualités. Après une ou deux années, je trouvai que cela m’abîmait le caractère et je décidai de faire cadeau de ma machine à Howells[E]. Il ne l’accepta pas d’emblée, car il se méfiait des nouveautés alors comme aujourd’hui. Mais j’arrivai à le persuader. Il avait grande confiance en moi et je crois bien que je lui fis croire à des qualités que la machine ne possédait certainement pas. Il la porta chez lui, à Boston, et, dès lors, mon caractère s’améliora tandis que le sien prit une fâcheuse tournure, dont il ne se débarrassa jamais.
Il ne la garda pourtant que six mois, puis il me la rendit. J’en fis encore cadeau à deux ou trois autres personnes, mais elle ne put rester nulle part et on me la rapportait toujours. En désespoir de cause, je la donnai à mon cocher, Patrick Mac Aleer qui en fut très reconnaissant, parce qu’il ne connaissait pas cette sorte d’animal... Il pensa que je voulais essayer de le rendre plus sage et meilleur... Et aussitôt qu’il se crut plus sage et meilleur, il la vendit pour acheter une selle de dame dont il ne pouvait pas se servir... Et là s’arrête ce que je sais de l’histoire de ma première machine à écrire.