— Vous raisonnez parfaitement, mon ami, et votre appréciation prouve que mon plan est extraordinairement conçu. Car vous l’avez touché du doigt, vous avez mis dans le mille, vous avez pénétré au plus profond de mes desseins. Eh bien ! je vais vous exposer la chose, vous la comprendrez tout de suite ; je n’ai pas besoin, je pense, de vous demander une discrétion absolue. Vous saurez vous-même que mon projet réussira d’autant mieux qu’il aura été tenu secret jusqu’au moment propice. Avez-vous remarqué tous les livres et les brochures sur la Russie qui traînent dans mon appartement ?

— Oui, la première personne venue peut le remarquer.

— C’est que j’ai beaucoup étudié la question. La Russie est un grand et noble pays qui mérite son affranchissement.

Il s’arrêta et reprit sur un ton des plus naturels.

— Lorsque j’aurai cet argent, je l’affranchirai.

— Sapristi !

— Qu’est-ce qui vous fait sauter ainsi ?

— Mon Dieu, avant d’émettre une idée aussi fantastique que celle-là, vous pourriez au moins préparer votre auditeur par quelques explications préliminaires. Il ne faudrait pas agir ainsi à brûle-pourpoint, il y a de quoi vous donner une attaque. Allons, continuez, maintenant que je suis remis de mon émotion ; j’écoute plein d’intérêt et de curiosité.

— Eh bien ! après une étude approfondie de la question, j’en conclus que les moyens d’action des patriotes russes, quoique relativement bons (étant donné leur civilisation arriérée), ne sont ni efficaces ni sûrs. Ils essayent de susciter une révolution intérieure, c’est toujours très long, comme vous le savez et sujet à des à-coups ; de plus c’est très dangereux. Savez-vous comment s’y est pris Pierre le Grand ? Il n’a pas commencé au grand jour, vous le savez, sous le nez des Strelitz, non ; il a débuté en cachette et s’est assuré la complicité d’un seul régiment. Quand les Strelitz ont été prévenus, le régiment était devenu une armée, les situations étaient changées, il ne leur restait plus qu’à plier bagages et à céder la place aux autres. Cette simple idée est l’origine de la plus grande autocratie du monde, mais il ne faut pas s’y fier, cette même idée peut tout perdre et je vais vous le prouver en adaptant le système de Pierre le Grand à mon but.

— C’est joliment intéressant ce que vous me dites là, Rossmore. Mais qu’allez-vous faire ?