— Acheter La Sibérie et la transformer en République.

— Encore un autre projet renversant ! Vous allez l’acheter ?

— Oui, dès que j’aurai l’argent. Peu importe le prix, je l’aurai puisque je pourrai l’avoir. Eh bien ! considérez ceci maintenant. Quel est le pays qui nourrit la population la plus nombreuse, fait preuve de plus de courage et d’héroïsme, montre les aspirations les plus nobles, les plus élevées, l’amour le plus vif de la liberté et les idées les plus libérales ? C’est bien la Sibérie.

— En effet, je n’y avais jamais pensé.

— Personne n’y pense, mais cela n’a aucune importance. Ces prisons et ces mines renferment les êtres les plus parfaits, les plus capables que Dieu ait créés. S’il vous prenait la fantaisie de mettre en vente la population, offririez-vous celle-là à un régime autocratique ? Vous perdriez votre argent. Une monarchie n’a besoin que de brutes humaines. Mais supposez que vous vouliez fonder une république.

— A mon avis cette population ferait on ne peut mieux l’affaire.

— Je crois bien. La Sibérie porte en elle-même les matériaux rêvés pour ériger une république. Tout est prêt depuis longtemps. Cette évolution s’est accomplie mois par mois, année par année. Le gouvernement ruiné a essayé de passer au crible ses milliers de sujets. L’empereur notamment entretient des espions spécialement affectés à ce travail ; dès qu’ils mettent la main sur un homme, une femme ou un enfant qui montre un caractère, une culture d’esprit ou une intelligence supérieure, vite ils l’envoient en Sibérie. C’est tout simplement admirable. C’est si bien organisé que la mentalité générale de la Russie se trouve, de ce fait, rabaissée et reste au niveau de celle du Czar.

— Ceci me semble un peu exagéré.

— C’est pourtant ce qu’on dit. Je le crois en effet exagéré et on n’a pas le droit de calomnier ainsi toute une nation. Seulement vous voyez tous les matériaux qu’on a sous la main pour organiser une république en Sibérie.

Ses paupières battaient nerveusement, sa poitrine se soulevait sous l’empire d’une forte émotion, il parlait avec volubilité, en proie à une agitation toujours croissante et finit par se lever pour donner plus d’essor à sa pensée.