La vérité est qu’il ne sait pas du tout qui il attendait ; ses paroles me prouvent qu’il n’attendait ni un Anglais ni un artiste et malgré cela ma venue le satisfait. Il paraît content de moi ; au fond, sa tête déménage un peu, pour ne pas dire tout à fait. Le pauvre vieux, il est intéressant à observer, tout de même, comme le sont tous les déséquilibrés. J’espère que mon travail lui plaira ; j’aimerais le voir tous les jours et l’étudier de près. Et quand j’écrirai à mon père… Ah ! n’y pensons pas, cela me fait mal.
Quelqu’un vient… Remettons-nous au travail. C’est encore mon vieux bonhomme ; il a l’air agité. Peut-être mes habits lui semblent-ils suspects. (Au fond ils le sont, pour un peintre). Si ma conscience me permettait de les changer, mais c’est impossible. Pourquoi diable gesticule-t-il avec ses bras ? Il a l’air de faire des passes avec ses mains pour me suggestionner. Il n’y aurait rien d’impossible…
Le colonel pensait en lui-même : Mes passes lui produisent de l’effet, je le vois bien. Là, c’est assez pour une fois ; il n’est pas encore très solide et je pourrais le désagréger. Posons-lui deux ou trois questions insidieuses, nous verrons bien qui il est et d’où il vient.
Il s’approcha et lui dit doucement :
— Je ne veux pas vous déranger, monsieur Tracy, mais seulement regarder votre travail. Ah ! c’est beau, très beau, vous êtes un véritable artiste et votre œuvre va ravir ma fille. Puis-je m’asseoir près de vous ?
— Mais comment donc, avec plaisir.
— Cela ne vous dérange pas ? votre inspiration n’en souffrira pas ?
Tracy se mit à rire et répondit qu’il n’était pas éthéré à ce point. Le colonel lui posa une grande quantité de questions, particulièrement choisies, qui parurent étranges à Tracy ; il y répondit néanmoins d’une manière satisfaisante, car le colonel se dit avec orgueil :
— Jusqu’à présent, cela va bien. Il est solide, très solide, on le dirait vivant. C’est curieux, il me semble que je le pétrifierai facilement.
Après une petite pause, il lui demanda avec mystère :