Le nouveau complet lui causa une autre satisfaction : je l’ai amené à notre époque, plus aucun doute à ce sujet, se dit-il.

Sellers se déclara content du travail de Tracy et le pria de restaurer ses vieux maîtres, puis de faire son portrait, celui de sa femme et probablement celui de sa fille. L’artiste ne se possédait plus de joie ; il causait et babillait tout en peignant, tandis que Sellers déballait un tableau qu’il avait apporté. C’était un chromo qui venait de paraître et présentait le portrait d’un individu qui inondait l’Union de ses réclames et invitait le public à acheter chez lui des chapeaux et habits bon marché. Le vieux lord contemplait le chromo avec recueillement, dans un silence profond, puis quelques larmes tombèrent furtivement sur la gravure.

Tracy fut ému de ce travail qui lui montra Sellers sous un jour sympathique ; pourtant il se sentit de trop dans l’intimité de ce vieillard, qui, assurément, ne devait pas tenir à mettre un étranger au courant de ses chagrins intimes.

Mais la pitié l’emporta sur les autres considérations et il chercha à réconforter le duc par quelques paroles affables et des marques d’intérêt.

— Je suis désolé, dit-il… Est-ce un ami ?

— Oh ! plus qu’un ami, un parent, le plus cher que j’aie possédé sur terre, bien qu’il ne m’ait jamais été permis de le rencontrer. Oui, c’est le jeune Lord Berkeley qui a péri si héroïquement dans… Mais qu’avez-vous donc ?

— Oh ! rien, rien du tout. Je suis un peu ému de voir le portrait d’un homme dont on a tant entendu parler. Est-il ressemblant ?

— Oui, sans doute, je ne l’ai jamais vu, mais vous pouvez juger de sa ressemblance avec son père, dit Sellers en élevant le chromo, et en le maintenant en face du soi-disant portrait de l’usurpateur.

— Mon Dieu, non, je ne vois pas bien la ressemblance.

— Il est certain que l’usurpateur ici représenté a une tête énergique, une longue figure de cheval, tandis que son héritier a une physionomie morne, sans caractère, presque une face de lune. Dans notre enfance, nous sommes tous comme cela dans la famille, répondit Sellers avec assurance. Au premier âge nous avons l’air de têtards mal formés, puis la chrysalide se métamorphose, une transformation se produit et nous devenons des intelligences et des natures transcendantes. C’est en faisant ces réserves que je découvre ici une ressemblance frappante et que je trouve ce portrait parfait. Oui, dans notre famille, on commence toujours par être un crétin. Évidemment, on retrouve chez ce jeune homme les caractères distinctifs héréditaires que vous me signalez. Oh ! oui, il devait être un parfait crétin, remarquez sa figure, la forme de sa tête, son expression, c’est bien l’imbécile dans toute l’acception du terme.