— Merci, dit Tracy involontairement.
— Merci, pourquoi ?
— Merci de me fournir cette explication. Continuez, je vous prie.
— Comme je vous le disais, la bêtise est peinte sur son visage ; personne ne peut s’y méprendre. Que lisiez-vous sur son visage ?
— Somme toute qu’il est un original.
— Un original. Un individu à principes arrêtés sur tous les sujets, une espèce de roc qui se croit immuable, infaillible et reste opiniâtrément fidèle à ses principes, jusqu’au jour où le roc cède et fond entièrement. Tel est le portrait exact de Lord Berkeley. Mais… vous rougissez…
— Oh ! non pas, loin de là.
Mais cela fait toujours rougir d’entendre un homme mal parler de sa famille, pensa-t-il. Quelle chose étonnante que son imagination vagabonde soit tombée si juste ! N’a-t-il pas dépeint parfaitement mon caractère, sous les traits de cet être méprisable ? En quittant l’Angleterre, je croyais me connaître. Je croyais posséder la volonté et l’énergie d’un Frédéric le Grand, tandis que je suis un faible d’esprit et rien de plus. Enfin, pour me consoler, je puis me vanter d’être un idéaliste et de porter en moi de belles et généreuses conceptions. Croyez-vous que cette tête de benêt soit capable de mûrir une idée chevaleresque dans sa cervelle et de l’exécuter ?
— Le croiriez-vous capable, par exemple, de renoncer à son titre et à sa fortune, pour mener la vie du commun des mortels et se créer une situation personnelle, au risque de végéter toute sa vie dans la pauvreté ?
— Lui, mais regardez-moi donc le sourire niais et satisfait de ce visage ! Il pourrait peut-être concevoir cette idée et commencer à l’exécuter.