On attendit longtemps miss Thompson pour se mettre à table, mais comme l’invitation ne lui avait pas été transmise, on l’attendit en vain. Au bout d’un certain temps, on commença à dîner. Le pauvre vieux Sellers se mettait en quatre pour rendre la soirée agréable à son invité ; celui-ci à son tour faisait tous les frais possibles pour ses hôtes. Mais malgré tout, cette soirée fut un fiasco complet. Tracy avait un poids sur le cœur et regardait d’un air navré la place de Gwendolen ; son esprit obsédé par cette unique pensée suivait difficilement la conversation ; il ne répondit qu’à demi-mot aux questions qu’on lui posait. Il en résulta un malaise général, dont personne, sauf Tracy, ne connaissait la cause.

Pendant ce temps le même malaise régnait chez les Thompson ; Gwendolen, vexée de se sentir aussi attristée par une déception, cherchait à réagir ; mais ses efforts ne donnaient aucun bon résultat et semblaient aggraver le mal. Elle allégua qu’elle était un peu souffrante et chacun put constater sa mauvaise mine, de sorte qu’on la plaignit en lui témoignant de la sympathie. Mais il y a des cas où la sympathie est impuissante ; mieux vaut alors chercher la solitude et laisser passer l’orage. Dès la fin du dîner, la jeune fille s’excusa et partit, ravie de quitter cette maison et de soulager sa peine. Tracy serait-il encore chez ses parents ? Cette pensée lui donnait des ailes. Elle vola jusqu’à la maison paternelle, ôta prestement son chapeau et gagna la porte de la salle à manger. Là elle écouta un instant. La voix de son père morne et triste se fit entendre, puis celle de sa mère au même diapason. Une pause, et enfin une observation banale de sir Washington Hawkins. Le cœur haletant, elle espérait entendre un autre timbre de voix. Rien.

— Parti ! se dit Gwendolen avec désespoir, en ouvrant la porte nonchalamment.

Elle eut un éblouissement : il était là !

— Mais, mon enfant, s’écria la mère, vous êtes blême ! Qu’avez-vous vu ?

— Blême ? s’écria son père à son tour. Ce n’est pas sérieux, la voilà rose comme une tranche de melon d’eau. Asseyez-vous, Gwendolen, asseyez-vous. Vous êtes-vous amusée ? Ici notre réunion a été charmante, fort gaie. Pourquoi miss Bella n’est-elle pas venue ? Elle aurait distrait M. Tracy, qui était un peu mal en train.

Elle jubilait maintenant et de ses yeux jaillit un éclair qui rencontra dans d’autres yeux une clarté lumineuse. Dans le laps de temps infiniment petit qu’est une seconde, deux aveux précieux furent échangés, reçus et compris. Anxiété, doute, appréhension, tout avait disparu comme par enchantement pour faire place à une quiétude céleste.

Sellers avait compté sur l’arrivée de Gwendolen pour animer la conversation, mais son espoir fut déçu. La conversation se traîna péniblement au milieu de phrases hachées ; généralement fier de sa fille, Sellers aimait à la produire et ne craignait pas que la beauté de miss Thompson lui portât ombrage ; Gwendolen cependant, ce soir-là, n’était pas à son avantage. Son père en parut fort contrarié.

Que penserait cet Anglais, qui, à l’exemple de tous ses compatriotes, devait baser son appréciation sur des impressions particulières ? Il en conclurait que toutes les Américaines sont muettes comme il l’était lui-même et les jugerait défavorablement d’après l’exemple qu’il avait sous les yeux ; la pauvre petite, en effet, n’avait pas su l’émoustiller et il avait eu toutes les peines du monde à contenir son envie de bâiller.

La prochaine réunion produirait certainement sur Tracy une meilleure impression, il le fallait à tout prix, car Sellers prêtait à ce jeune Anglais les réflexions les plus malveillantes à l’égard de ses compatriotes. Il consignera dans son journal, pensa-t-il, que ma fille a été parfaitement terne et nulle, la pauvre chère petite ; et elle l’a été en effet au-dessus de toute expression ; et pourtant, belle comme la tentation, elle n’est capable que d’effeuiller les roses et de faire des boulettes de pain. J’en ai assez, j’ai trop lutté, j’abandonne la partie à d’autres s’ils veulent.