— Pour qu’il ne soit plus un sujet de discussion entre nous, je vais me contraindre à détester ce nom, comme tous ceux qui l’ont porté ou le porteront.

Ceci parut un peu radical à Tracy, mais il renonça à la prier d’être plus modérée dans ses sentiments et plus charitable, ne voulant pas donner lieu à une nouvelle discussion. Il préféra prendre un sujet de conversation moins brûlant.

— Je pense que vous n’êtes pas partisan de la noblesse, de l’aristocratie en général, maintenant que vous avez abandonné votre titre.

— Distinguons. Je ne désapprouve que la noblesse factice comme la nôtre et la trouve parfaitement ridicule.

Cette réponse tomba juste à point pour fixer les idées du malheureux jeune homme. Elle arrêta sur ses lèvres une réflexion déplacée et une sortie violente contre la noblesse ; il rentra donc chez lui plus satisfait, avec la certitude que la jeune fille accepterait une vie modeste comme aussi une situation brillante. Ce qu’elle ne voulait pas, c’était du bluff, du « toc » en aristocratie.

Il se dit qu’il pouvait avoir la jeune fille et l’héritage.

Sally se coucha heureuse et savoura son bonheur pendant plusieurs heures ; mais au moment où elle s’endormait d’un sommeil enchanteur le démon qui veille en nous et nous ronge, prêt à empoisonner les plus douces joies, murmura traîtreusement à son oreille :

« Cette question, d’apparence insignifiante, ne cachait-elle pas un dessous secret ? Pourquoi l’avait-il posée ? »

Le démon perfide l’avait mordue et pouvait se retirer à présent : le poison allait produire son effet.

Pourquoi, en effet, Tracy lui aurait-il posé cette question, s’il n’avait pas cherché à l’épouser pour sa situation ? Ne s’était-il pas montré satisfait lorsqu’elle avait expliqué quelles espèces d’aristocraties elle détestait ? Hélas ! il court après un nom. Ce n’est pas moi, pauvre moi, qu’il veut. Elle s’acharna à cette idée, désolée et en larmes. Elle chercha bien à retourner son thème, à se raisonner, mais les arguments se présentaient tous sans valeur à son esprit et les heures passèrent pleines d’angoisse pour elle. Enfin elle s’assoupit à l’aube et tomba dans un de ces sommeils de plomb qui vous laissent au réveil la tête brisée et l’esprit oppressé.