— Dans ce cas, ce sera une nouvelle invasion d’infirmes et d’aveugles ; la maison deviendra une « cour des miracles ». Je le connais assez pour être sûre de ce que j’avance ; j’ai déjà vu terriblement de facéties de ce goût-là. Non ! je ne lui souhaite qu’un succès très médiocre dans tout ce qu’il entreprendra !
— Eh bien ! qu’il ait de grands ou de petits succès, espérons qu’il ne manquera jamais d’amis. D’ailleurs, c’est impossible, car tous ceux qui le connaissent…
— Lui, manquer d’amis ! et Mrs Sellers releva la tête avec orgueil. Mais, Washington, je ne connais pas un homme qui ne l’adore. Et je vous dirai même confidentiellement que j’ai eu toutes les peines du monde à empêcher qu’on ne le nomme quelque part. On savait, comme moi, que la vie de bureau ne lui convenait nullement, mais il ne sait jamais refuser. Non, voyez-vous Mulberry Sellers dans un bureau !! on viendrait des quatre coins du globe voir cette curiosité. Et après une pause pendant laquelle elle sembla méditer, elle reprit : Des amis ! Personne au monde n’en a eu plus que lui ! Grant, Sherman, Sheridan Longstreet, Johnston Lee… Que de fois sont-ils venus ici ! et se sont-ils assis sur cette chaise où vous…
Hawkins se leva comme mû par un ressort ; regardant le siège avec respect :
— Ils sont venus ici ? demanda-t-il.
— Oh ! oui, et bien souvent !
Il continuait à fixer cette chaise, fasciné, hypnotisé ; son imagination fébrile lui faisait voir mille fantômes aux formes les plus nébuleuses, et il ne pouvait s’arracher à ses rêveries extravagantes.
Mrs Sellers continua ses interminables bavardages.
— Oh ! c’est qu’ils aiment tous entendre sa voix, ajouta-t-elle, surtout lorsqu’ils sont dans la détresse ; lui est toujours plein d’entrain et de courage et sait leur remonter le moral ; ils prétendent qu’une visite faite ici vaut une cure de grand air. Que de fois a-t-il égayé le général Grant (Dieu sait pourtant que ce n’est pas une petite affaire) ! Quant à Shéridan, ses yeux s’illuminent, et lancent des éclairs lorsqu’il entend la voix de Mulberry. Ce qui fait le charme de mon mari, c’est sa grande bonhomie et sa largeur d’idées, il sait se mettre à la place de chacun ; c’est d’ailleurs ce qui le rend aussi populaire et influent. Si vous alliez à une réception de la Maison blanche, en même temps que Mulberry, vous vous demanderiez si c’est lui ou le Président qui reçoit.
— Oh ! il est certainement très remarquable, et il l’a toujours été. Est-il réellement religieux ?