— Oh ! non ; j’y suis habituée, et je préfère encore le voir dans ces dispositions. Une autre femme que moi trouverait peut-être qu’il est pourri de défauts ; mais je vous avoue que pour ma part je l’aime tel qu’il est. Je suis bien obligée de le gronder, de le bouder, mais j’aurais sans doute à en faire autant s’il avait un autre caractère. Bref, j’aime presque mieux le voir manquer une affaire que réussir ce qu’il entreprend.
— Il réussit donc quelquefois ? demanda Hawkins avec un intérêt croissant.
— Lui ! mais comment donc ? Seulement lorsque la veine lui sourit, je suis deux fois plus inquiète, car l’argent file au premier qui lui en demande. Il remplit la maison d’infirmes, d’idiots et de pauvres hères de toutes sortes, qu’on ne veut nulle part, et lorsque l’argent vient à manquer de nouveau, je suis obligée de les mettre dehors, sous peine de mourir de faim. Naturellement, cette mesure cruelle nous désole autant l’un que l’autre. Tenez, je vous cite le vieux Daniel et Jinny, que le sheriff a dû expédier dans le Sud au moment de notre faillite avant la guerre ; la paix une fois conclue, ils sont revenus, usés par le travail des plantations, éreintés, absolument inaptes au travail, pour le temps qui leur reste à vivre ; à ce moment-là nous étions nous-mêmes dans une telle misère que nous mesurions notre pain pour ne pas en manger une miette de trop ; eh bien, il leur a ouvert la porte toute grande, comme s’ils étaient des envoyés du ciel attendus anxieusement.
« Mulberry, lui dis-je tout bas, nous ne devons pas les recueillir, nous ne pouvons les nourrir, puisque nous n’avons nous-mêmes pas de quoi manger. »
« Les renvoyer ? me répondit-il très froissé, lorsqu’ils viennent à moi pleins d’espoir ? Polly, vous n’y pensez pas. Autrefois j’ai pu à grand peine gagner leur confiance et recueillir leurs suffrages ; j’ai, ce jour-là, contracté envers eux une dette de reconnaissance qui engage mon honneur. Comment pourrais-je leur refuser ma gratitude, à ces pauvres hères si déshérités ici-bas ? » Que voulez-vous ? j’étais désarmée par ses paroles. Reprenant courage, je répondis tout bas : « Gardons-les, le Seigneur y pourvoira. » Il était si radieux que j’eus toutes les peines du monde à l’empêcher de commencer un discours « chauvin » comme il sait en faire. Or, ceci se passait voilà bien longtemps, et vous voyez que ces deux épaves de la société sont encore ici à nos crochets.
— Mais ils font le travail de la maison ?
— En voilà une idée ! Ils le feraient peut-être s’ils en étaient capables, et, sans aucun doute, ils s’imaginent nous rendre de grands services. Daniel reste à la porte ou fait quelques commissions ; de temps à autre, vous les verrez épousseter dans cette pièce ; mais c’est toujours lorsqu’ils veulent savoir ce qui se dit et se mêler à la conversation. Pendant le repas, ils rôdent autour de la table, toujours dans le même but. En réalité, nous sommes obligés de payer une négresse pour faire le ménage ; il nous en faut une autre pour soigner ces deux vieux invalides.
— Il me semble qu’ils doivent être bien heureux.
— Vous vous le figurez ? Ils se disputent tout le temps en parlant religion ; l’un croit à des divinités spéciales, l’autre se dit libre penseur ; après des flots d’injures, viennent les grandes réconciliations, pendant lesquelles ils bavardent sans discontinuer et chantent les louanges de Mulberry. Celui-ci écoute patiemment leurs sornettes, et je me suis habituée comme lui à les avoir autour de moi ; je m’arrange de tout, je ne demande rien de plus.
— Eh bien ! je lui souhaite un nouveau coup de la fortune.