— Vous pourrez apporter le télégramme quand il viendra.

— Oh ! merci, Dieu vous bénisse !

Il s’en allait à temps, ses lèvres tremblaient. De son côté, elle était abîmée de douleur et à travers ses sanglots elle laissa échapper des syllabes entrecoupées :

— Oh ! il est parti ! C’est fini, je ne le reverrai plus ! Il m’a quittée sans me dire adieu, sans même m’embrasser ! C’est un misérable, un imposteur, mais pourtant, je l’aime tel qu’il est. Et il me manquera terriblement. Oh ! il inventera une dépêche. Mais non, il n’en aura même pas l’idée, il est trop honnête et trop droit pour cela. Comment a-t-il cru pouvoir se servir d’un subterfuge, lui qui sait si mal mentir ? Et s’il ne revient plus, quel chagrin pour moi ! Je vais me coucher et sangloter dans ma solitude. Dieu, que je suis malheureuse !

CHAPITRE XXIV

Bien entendu il n’arriva aucun télégramme le lendemain ; bien que ce télégramme ne dût avoir aucune valeur aux yeux de Sally, Tracy ne pouvait se présenter devant elle sans ce semblant de preuves. Ne pas exhiber de télégramme après vingt-quatre heures était, certes, un immense désastre ; aussi jugez de sa confusion lorsque l’attente se prolongea pendant dix jours. Plus le temps passait, plus Tracy se sentait honteux, et plus Sally restait persuadée qu’il n’avait dans le monde ni père ni compère, qu’il était un vulgaire intrigant.

Pendant tout ce temps, Barrow et l’association artistique eurent fort à faire : consoler, réconforter Tracy n’était pas chose facile. La tâche de Barrow fut particulièrement délicate, car, pris pour confident, il ne savait qu’inventer pour ôter à Tracy son illusion sur l’existence de son père, sur sa situation sociale et sur l’envoi du télégramme tant désiré.

Barrow renonça bientôt à convaincre Tracy, car il comprit que son ami n’abandonnerait pas son idée sans risquer une maladie grave ; il adopta donc une tactique inverse et lui laissa croire que son père était duc. Ceci fit merveille ; Barrow osa même lui persuader qu’il avait deux pères au lieu d’un : mais Tracy, révolté, n’accepta pas la chose et Barrow fit semblant d’attendre, comme son ami, l’arrivée d’un télégramme. Toutes ces concessions avaient pour but de calmer la mentalité maladive de Tracy.

La pauvre Sally passa des jours horribles et versa des larmes amères. Elle prit froid ; l’humidité de ses pleurs, jointe à celle de la saison et à son chagrin profond, lui ôta l’appétit et la rendit absolument méconnaissable… Son état, déjà digne de pitié, s’aggrava à la suite d’un concours de circonstances désolant. Ainsi le jour où elle avait donné congé à Tracy, Sellers et Hawkins lurent dans les annonces privées des journaux que, depuis quelques semaines, un nouveau jeu, un casse-tête très original faisait rage à tel point que toutes les populations des États-Unis, de l’Atlantique au Pacifique, avaient interrompu leur travail pour chercher la solution de ce casse-tête, et que les affaires du pays se ressentaient péniblement de cette découverte intéressante ; les juges, avocats, pasteurs, voleurs, commerçants, mécaniciens, assassins, femmes et enfants, tous s’adonnaient du matin au soir à cette même et unique occupation, tous voulaient trouver le fameux casse-tête ; gaieté, entrain, tout avait disparu pour faire place aux soucis et aux préoccupations ; les visages rembrunis par l’âge donnaient l’impression manifeste d’un détraquement cérébral, d’une folie bien accusée ; des fabriques établies dans huit villes travaillaient jour et nuit sans pouvoir satisfaire aux innombrables commandes de casse-têtes. Hawkins était fou de joie, mais Sellers gardait son calme ; des vétilles de cette sorte ne suffisaient pas à troubler sa sérénité.

— C’est bien toujours ainsi que cela se passe, dit-il. Lorsqu’un homme fait une découverte qui devrait révolutionner le monde et les arts, et produire des monceaux d’or, personne ne daigne y faire attention ni l’examiner. L’inventeur reste alors aussi pauvre et misérable qu’avant. Mais que quelqu’un invente un objet sans valeur, dont le seul mérite est d’occuper votre solitude, une sornette que vous jetterez lorsqu’elle aura cessé de vous plaire, immédiatement le public s’en empare et on voit surgir une fortune inattendue. Mettez-vous à la recherche de ce Yankee, Hawkins, et la moitié de cette fortune vous appartient. Pour le moment laissez-moi préparer ma conférence.