Sellers en effet, président d’une société de tempérance, y faisait de temps en temps des conférences, mais, mécontent des résultats obtenus jusqu’à présent, il en préparait une nouvelle. Après une réflexion il attribua son peu de succès au fait qu’il professait trop en amateur. L’auditoire à son avis devait certainement s’apercevoir que le conférencier s’évertuait à montrer les effets horribles d’un poison qu’il ne connaissait lui-même que par ouï dire.
Ayant rarement goûté d’alcool dans son existence, son plan actuel était de traiter ce sujet après une expérience prise sur le vif. Hawkins devait se tenir près de la bouteille, mesurer les doses, en surveiller les effets, prendre des notes sur les résultats, en un mot assister à la préparation, à la démonstration. Le temps pressait, car les dames patronnesses allaient bientôt partir pour la salle de conférence et il fallait que Sellers fût à la tête de la procession.
Les minutes s’écoulaient. Hawkins ne revenait pas ; Sellers, ne pouvant attendre davantage, attaqua la bouteille seul et en nota les effets. Mais à son retour, Hawkins comprit d’un coup d’œil ce qui venait de se passer et descendit se mettre à la tête de la procession.
Les dames patronnesses furent désolées d’apprendre l’indisposition subite de leur président, mais elles se rassurèrent sur la promesse qu’il serait complètement remis dans quelques jours.
Le vieillard ne donna aucun signe de vie pendant vingt-quatre heures ; après, il demanda des nouvelles de la procession et fut navré d’apprendre qu’elle avait eu lieu sans lui. Sa femme et sa fille se relayèrent auprès de son lit pendant les quelques jours qu’il resta couché, lui prodiguant soins et médicaments. Il caressait tendrement la tête de Sally, cherchant à la consoler.
— Ne pleurez pas ainsi, mon enfant. Vous savez bien que si votre père a commis cette faute, c’est par erreur et non par mauvaise intention. Vous savez pourtant qu’il ne ferait jamais rien volontairement qui puisse vous rendre honteuse. Vous savez qu’il ne cherche que le bien de l’humanité, qu’il voulait tenter une expérience, et que ce regrettable incident est dû à son ignorance et à l’absence de Hawkins. Ne pleurez pas ainsi, ma fille, votre chagrin me brise le cœur. Je suis plus malheureux encore de l’humiliation que je vous ai infligée si involontairement à vous, si bonne et si tendre. Je ne le ferai plus, non, bien certainement, soyez tranquille, ma fille.
Lorsque le devoir de Sally ne l’enchaînait pas au chevet de son père, ses larmes coulaient abondamment et sa mère cherchait à son tour à la consoler.
— Ne pleurez pas, ma chérie, disait-elle, il n’a pas voulu se griser, c’est seulement un accident comme il en arrive à tous ceux qui font des expériences. Vous voyez bien que je ne pleure pas, moi, parce que je sais à quoi m’en tenir. Jamais plus je ne pourrais le regarder en face, s’il s’était mis volontairement dans un état pareil ; mais Dieu merci, son intention était si belle, si pure qu’elle excuse son erreur. Nous ne pouvons pas en concevoir de la honte ; il a commis cette faute dans un but noble et élevé. Calmez-vous donc, ma chère petite.
Ainsi, pendant plusieurs jours et sans s’en douter, le vieillard rendit grand service à sa fille en fournissant une explication plausible à ses larmes ; elle lui en était extrêmement reconnaissante tout en se disant avec remords : J’ai tort de lui laisser croire que mes larmes sont un reproche, car mon cher père n’aurait jamais pu me faire rougir de lui. Mais je ne puis lui avouer la cause de mes pleurs, et il faut que je continue à employer ce stratagème. C’est ma seule excuse et je dois exploiter cette situation.
Aussitôt que Sellers fut remis et qu’il apprit que des monceaux d’or avaient été placés à la banque par le Yankee pour lui et Hawkins, il déclara :