— Nous allons bien voir qui est le véritable duc ; je pars et vais un peu secouer toute cette Chambre de Lords. Et pendant les jours suivants il fut si occupé de ses préparatifs de voyage que Sally eut toute liberté, toute latitude pour pleurer.

Le vieux duc partit donc pour New-York et… l’Angleterre.

Sally, après mûre réflexion, trouva deux partis à prendre. Ou bien il lui fallait reconnaître que l’existence ne vaut pas la peine d’être vécue et renoncer à son vil intrigant en attendant la mort ; ou bien elle devait accepter la situation qu’elle s’était faite. Dans tous les cas il lui semblait qu’avant d’arrêter sa décision, elle pourrait prendre conseil d’une personne désintéressée. A qui donc s’adresser ?

Hawkins étant venu la voir après le départ de ses parents, elle se décida à soumettre le cas à l’éminent homme d’État et à lui demander conseil. Il écouta avec une attention douloureuse les aveux de son cœur meurtri.

— Ne me dites pas, termina-t-elle, que ce jeune homme est un imposteur ; j’en ai l’appréhension, mais son apparence n’est-elle pas celle d’un honnête homme ? Je suis trop intéressée pour être bon juge, tandis que vous qui avez toute votre liberté d’esprit, tout votre sang-froid, vous voyez peut-être des symptômes qui m’échappent. Ne croyez-vous pas, ne pouvez-vous pas croire pour mon bonheur qu’il est un honnête homme ?

Le pauvre arbitre se sentait troublé, mais il ne voulait pas trop s’écarter de la vérité. Après une lutte intérieure de quelques instants, il renonça à parler contre sa pensée et déclara ne pouvoir en conscience excuser la conduite de Tracy.

— Non, dit-il, en vérité, c’est un imposteur.

— C’est-à-dire… monsieur Hawkins, c’est-à-dire que vous le croyez, mais n’en êtes pas absolument sûr.

— Je suis désolé de vous le dire aussi crûment, j’en suis navré, mais… je sais qu’il est un imposteur.

— Oh ! monsieur Hawkins, comment pouvez-vous l’affirmer ? Personne ne peut en être sûr, il n’y a aucune preuve certaine contre lui.