— Vous dites des absurdités, mon cher, des stupidités. Et maintenant, écoutez la confession que je vais vous faire, s’il vous est agréable de lui donner ce nom. Je n’ai jamais lu ces lettres, parce que l’occasion ne s’en est jamais présentée. Je connaissais leur existence du vivant de mon père et du père du compétiteur actuel ; ceci remonte donc à quarante ans. Les ancêtres de cet individu ont été en relations avec les miens il y a environ cent cinquante ans. La vérité est que l’héritier du nom partit pour l’Amérique en même temps que le fils des Fairfax ; il disparut dans les landes de Virginie, s’y maria et donna le jour à une génération de sauvages. Il ne donna jamais de ses nouvelles. On le considéra donc comme mort. Son frère cadet hérita de lui, puis mourut ; c’est alors que le fils de ce dernier commença ses réclamations dans une lettre qui existe encore ; mais il mourut avant d’avoir reçu une réponse. L’enfant de cet individu grandit (vous voyez que bon nombre d’années s’écoulèrent) et il continua à invoquer des arguments irrésistibles. Chacun des héritiers se passa la consigne, y compris le dernier imbécile actuel. Tous plus miséreux les uns que les autres, aucun d’eux ne fut capable de se payer une traversée en Angleterre et d’intenter un procès. Il en a été autrement des Fairfax qui ont conservé leurs titres et fait valoir leurs droits tout en habitant le Maryland. Somme toute, la situation se résume à ceci : moralement, cet Américain sans sou ni maille est le vrai duc de Rossmore ; légalement, il n’a plus aucun droit. Êtes-vous content maintenant ?

Après un moment de silence, le jeune vicomte, les yeux fixés sur l’écusson de la haute cheminée, reprit d’une voix triste :

— Le blason héraldique de notre maison porte la devise Suum cuique, à chacun son bien. Votre révélation franche, mon père, donne à cette devise un éloquent démenti. Si ce Simon Lathers…

— Ne prononcez pas ce nom odieux, s’il vous plaît. Depuis dix ans, il empoisonne ma vie ; je n’entends partout que ce Simon Lathers, Simon Lathers ! Et maintenant pour le graver irrévocablement dans ma mémoire, qu’avez-vous résolu ?

— Je pars pour l’Amérique à la recherche de ce Simon Lathers. Je me substituerai à lui, en lui cédant ma place.

— Comment ? Lui abandonner vos droits à ma succession !

— C’est mon intention.

— Vous feriez cette chose insensée sans examiner les revendications de cet individu ?

— Oui, reprit le jeune homme avec un peu d’hésitation.

— Ma parole, vous devenez fou, mon fils. Dites-moi, avez-vous vu encore ce socialiste idiot, ce Lord Tanzy de Tollmache ?