Le jeune vicomte ne répondant rien, son père continua :
— Oui, vous en convenez, vous fréquentez ce renégat, la honte de sa famille et de la société, qui considère les privilèges de la noblesse comme des biens usurpés, les institutions aristocratiques comme des vols, les inégalités de condition comme une infamie sociale. Il prétend aussi que le seul pain honnête est celui qu’un homme a gagné à la sueur de son front ! Bah !!
Et ce disant, le vieux gentilhomme prit sa tête dans ses belles mains blanches.
— Vous avez adopté ses idées, n’est-ce pas ? demanda-t-il sur un ton ironique.
La rougeur qui monta au front de son fils prouva que le coup avait porté ; le jeune homme répondit avec dignité :
— Parfaitement, et j’en conviens sans honte. Vous savez du moins maintenant pourquoi je renonce à mon héritage. Je désire rompre avec une existence et un passé que je considère comme iniques ; je recommencerai ma vie d’homme délivrée des colifichets qui nous paraissent indispensables ; je réussirai ou j’échouerai, selon ma valeur personnelle. Je partirai pour l’Amérique où tous les hommes sont égaux et ont les mêmes chances de succès ; je mourrai ou je vivrai, l’un ou l’autre.
— Mon Dieu ! Mon Dieu !
Les deux hommes se regardèrent un moment silencieux, puis le père reprit en secouant la tête :
— Il est fou ! vraiment fou !
Un nouveau silence et le duc continua, comme s’il prenait son parti de cette folie :