Malgré leur belle assurance, ils rédigèrent vingt-deux messages, mais aucun d’eux ne leur plut ; ils trouvaient à chacun un vice capital, capable d’éveiller des soupçons dans l’esprit de Pete, cependant il fallait conserver à cette missive une certaine note de fierté sous peine de tomber dans des termes trop rampants. Enfin le colonel émit son avis :

— J’ai remarqué fréquemment, dit-il, dans ma carrière littéraire, que lorsqu’on a une chose à cacher, le mieux est de la dissimuler entièrement et sans détours ; c’est le meilleur moyen d’exposer ses idées et d’imposer ses théories sans que le lecteur s’en doute.

Hawkins approuva et reposa sa plume ; tous deux décidèrent qu’ils attendraient coûte que coûte les dix jours. Ils se tinrent le raisonnement suivant : puisqu’ils pouvaient compter sur les cinq mille dollars, ils trouveraient assurément à emprunter au moins de quoi patienter pendant dix jours ; à ce moment-là, les expériences d’extériorisation auraient porté leurs fruits ; alors… adieu ennuis, soucis… et le reste.

Le lendemain, à noter quelques incidents. Les restes mortels des nobles jumeaux de l’Arkansas furent embarqués pour l’Angleterre et adressés à Lord Rossmore contre remboursement, comme c’était convenu. Le fils de Lord Rossmore, Kircudbright Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley, s’embarqua à Liverpool pour l’Amérique afin de remettre les titres et biens usurpés par sa famille au véritable duc, Mulberry Sellers, de Rossmore Towers (district de Columbia E.-U. d’Amérique).

Les deux bâtiments devaient se croiser cinq jours plus tard, au milieu de l’Atlantique, sans se douter de cette étrange coïncidence de circonstances.

CHAPITRE VI

Les corps des frères jumeaux arrivèrent à bon port et furent remis à leur destinataire. Il faut renoncer à dépeindre la colère du vieux duc, lorsqu’il reçut ses encombrants parents ; sa rage dépassa tout ce qu’on peut imaginer. Cependant, lorsqu’il eut retrouvé un peu de calme, et repris ses esprits, il réfléchit qu’après tout, les jumeaux avaient bien, de par leur sang, quelques droits moraux, sinon légaux, à la considération publique ; il estima donc qu’il ne devait pas les traiter comme des morts ordinaires, et les déposa dans le caveau de famille de Cholmondeley avec les honneurs dus à leur rang ; il présida lui-même la cérémonie ; mais là s’arrêta sa générosité : il ne put se résoudre à orner le catafalque des armoiries de sa maison.

Quant à nos amis de Washington, ils attendaient avec une impatience fébrile que les dix jours fussent écoulés, et ils maugréaient contre le pauvre Pete pour le délai inopportun qu’il leur avait imposé. Cependant, Sally Sellers, aussi pratique et américaine que Lady Gwendolen Sellers était romanesque et grande dame, menait une vie des plus actives et tirait le meilleur parti possible de sa double personnalité. Pendant la journée, Sally Sellers, enfermée dans sa chambre, travaillait pour faire vivre sa famille ; mais le soir, Lady Gwendolen, en vraie femme du monde, représentait dignement la famille des Rossmore.

Américaine le jour, elle était fière de son travail manuel et de ses heureuses opérations commerciales ; le soir, elle se reposait de son labeur et prenait plaisir à régner sur tout un monde imaginaire, en faisant étalage de ses titres de noblesse. Dans la journée, la maison n’était pour elle qu’un modeste atelier où elle peinait pour subvenir aux besoins des siens ; le soir, elle habitait le somptueux domaine de Rossmore Towers.

En pension, elle avait appris un métier sans s’en douter ; ses compagnes avaient découvert qu’elle taillait et confectionnait ses robes ; cette occupation, en effet, lui laissait peu de loisirs, mais elle ne s’en plaignait nullement, car, comme toutes les personnes extraordinairement douées, le travail n’était pas une fatigue pour elle et le temps passé dans sa chambre ne lui paraissait jamais long. Aussi, trois jours après son arrivée chez ses parents, avait-elle trouvé de quoi s’occuper ; avant le débarquement des jumeaux sur le sol anglo-saxon et avant la venue de Pete à Washington, Sally Sellers avait du travail par-dessus la tête ; elle put donc éteindre de suite certaines dettes criardes et renvoyer les créanciers plus disposés à accepter son argent que les mauvais chromos de famille.