— Ma fille est quelqu’un, disait Rossmore au major en parlant d’elle. Elle est le portrait de son père : d’une grande activité d’esprit, prompte à agir, sans le moindre respect humain ; elle ne se laisse arrêter par rien. Tout lui réussit d’ailleurs : essentiellement pratique et américaine d’instinct, elle sait rester grande dame et l’atavisme lui donne un cachet aristocratique européen incontestable. Je me retrouve en ma fille : c’est Mulberry Sellers en tant que financier et inventeur, aux heures de travail ; le soir, une fois les affaires finies, Mulberry Sellers porte les mêmes habits, mais il devient un autre homme : le Rossmore du Gotha, le vrai grand seigneur.

Les deux amis ne manquaient pas d’aller chaque jour chercher leur correspondance à la poste restante.

Le 20 mai, ils y trouvèrent une lettre adressée à X. Y. Z. L’enveloppe portait le timbre de Washington, mais la lettre n’était pas datée. Voici quel était son contenu :

« Baril de cendres, derrière le réverbère, allée du Cheval-Noir. Si vous jouez cartes sur table, allez vous y asseoir demain matin à 10 h. 22, ni plus tôt ni plus tard. Attendez-moi. »

Les amis lurent et relurent ce mot laconique, puis le duc exprima son avis :

— Ne vous semble-t-il pas qu’il nous prend pour des policiers munis d’un mandat d’arrêt ?

— Pourquoi ?

— Parce qu’il nous fixe là un singulier lieu de rendez-vous, qui n’a rien d’attrayant ni d’agréable ; il a choisi cet endroit bizarre pour pouvoir nous observer à son aise ; il lui sera, en effet, facile, caché au coin d’une rue, d’étudier les individus perchés, de par sa volonté, sur le fameux baril, comprenez-vous ?

— Parfaitement, je saisis : d’après cela, cet individu ne doit pas avoir la conscience très tranquille. Il agit comme si… Sapristi j’aurais préféré qu’il nous dise carrément et sans détours à quel hôtel il est descendu.

— Moi aussi, mon cher ; mais il nous l’a indiqué son hôtel !