Il vit des gens communs d’aspect s’y presser, des ouvriers surtout ; il les suivit et s’assit. L’église était petite et d’apparence pauvre. Il n’y avait pas de coussins sur les bancs, pas de chaire à proprement parler ; une simple estrade sur laquelle se tenait un conférencier ; à côté de lui était un homme qui compulsait des notes et paraissait prêt à prendre la parole. L’église se remplit vite de gens simples, modestement vêtus. Le conférencier commença :

« L’orateur que vous allez écouter aujourd’hui est un membre de notre cercle ; vous le connaissez tous, M. Parker, collaborateur distingué du Daily Democrat. Le sujet de sa conférence sera la Presse américaine, et il prendra pour texte quelques phrases du nouveau livre de M. Mathieu Arnold. Il me prie de vous lire les extraits qu’il va commenter :

« Gœthe dit quelque part que la crainte, c’est-à-dire le respect, est le plus grand bienfait de l’humanité, et M. Arnold émet, d’autre part, la théorie suivante : Si quelqu’un est à la recherche d’un moyen efficace pour détruire la discipline et le respect chez un peuple, il n’a qu’à s’adresser en toute sécurité aux journaux américains. »

M. Parker se leva, salua, et fut accueilli avec enthousiasme. Il commença à parler d’une voix claire, avec une diction impeccable, en scandant ses phrases ; on l’interrompait souvent par des applaudissements.

L’orateur s’étendit sur le rôle des journaux en général, qui doivent entretenir chez une nation la fierté patriotique, inculquer au peuple l’amour de son pays, de ses institutions, en le préservant des influences souvent néfastes de l’étranger. Il cita comme exemple les journalistes turcs et russes qui poursuivent ce noble but avec persévérance en s’aidant du knout et en faisant appel au besoin à la Sibérie pour entretenir chez le peuple le pieux respect de la discipline.

Le but du journal anglais est le même ; il doit hypnotiser ses lecteurs sur quelques sujets et glisser habilement sur d’autres. Ainsi, il doit fixer tous les yeux sur les gloires de l’Angleterre, gloire que les milliers d’années écoulées entourent d’une auréole intense ; mais en même temps il faut cacher aux lecteurs que les gloires ont servi à l’élévation et à l’enrichissement des classes privilégiées, tandis qu’elles ont coûté la vie à des milliers d’individus des classes inférieures qui n’en ont retiré aucun avantage personnel. Le journal doit entretenir le public dans le respect le plus profond d’une royauté sacrée, et ne jamais lui laisser entrevoir que la majorité de la nation n’a pas appelé le roi au trône, que, par conséquent, la royauté n’a pas légalement le droit d’exister. Il doit inspirer à la nation un grand respect pour cette curieuse invention qu’est l’organisation du Gouvernement, et lui faire aimer les institutions bancroches de la justice et de la noblesse héréditaires ; en même temps il doit lui cacher que le Gouvernement l’opprime et saigne à blanc le peuple par des impôts injustes, que la noblesse se réserve tous les honneurs pour laisser au peuple les labeurs et les corvées.

L’orateur, en commentant cette pensée, s’étonna qu’avec sa haute intelligence et son esprit d’observation, M. Arnold n’ait pas compris que les qualités tant vantées chez la presse anglaise, à savoir son respect exagéré et son esprit conservateur, deviendraient des défauts en Amérique ; là, la force précieuse du journalisme consiste dans son indépendance et dans son humour, car son but, méconnu par M. Arnold, est de sauvegarder les libertés d’un peuple et non pas de protéger les errements puérils de ce peuple. Il ajouta que si les institutions du vieux monde étaient mises à nu pendant cinquante ans et critiquées par une presse aussi franche que la presse américaine, la monarchie et ses abus disparaîtraient de l’humanité. Et si les monarchistes en doutent, pourquoi ne pas proposer au czar d’en faire l’essai en Russie ?

— Somme toute, dit-il en terminant, si notre presse ne possède pas la qualité dominante du vieux continent, le respect, estimons-nous-en bien heureux. Son respect très limité lui fait vénérer ce que vénère le peuple américain ; c’est suffisant. Nous nous soucions fort peu de ce que les autres nations vénèrent. Notre presse ne respecte ni les souverains, ni la noblesse, ni les tyrannies religieuses ; elle n’admet pas la loi qui déshérite un cadet au profit de son aîné ; elle n’admire pas l’injustice flagrante qui permet à un citoyen de fouler aux pieds son voisin parce que le hasard de sa naissance l’a favorisé ; elle ne reconnaît pas la loi, quelque ancienne et sacrée qu’elle puisse être, qui exclut un individu d’une situation à laquelle il aurait autant de droits qu’un autre, et qui donne des propriétés sur la simple production de titres héréditaires. Nous pouvons dire avec Gœthe, le fervent adorateur de la monarchie et de la noblesse, que notre presse a perdu tout sentiment de discipline et de respect ; félicitons-nous-en et espérons que c’est là un fait accompli, car à mon avis, la licence et la critique de la presse engendrent et protègent la liberté humaine ; tandis que le respect aveugle nourrit et entretient l’esclavage physique et moral sous toutes ses formes.

Tracy pensait en lui-même : je suis content d’être venu en Amérique ; j’ai bien fait de chercher un pays imbu de principes si vrais et de théories si fortes. Quels innombrables esclavages sont dus à un respect exagéré ! et comme cet homme l’a bien prouvé ! Le respect est en effet un levier puissant ; dès que vous amenez une personne à respecter vos idées, elle devient votre esclave. Oh ! oui, à aucune époque de l’histoire, les nations européennes n’ont eu la permission d’ouvrir les yeux sur les crimes et les infamies de la monarchie et de la noblesse ; on les en a toujours empêchées ; on les a aveuglées en leur inculquant pour les vieilles institutions un respect qui est devenu une seconde nature ; il suffit pour les scandaliser d’émettre une opinion tant soit peu contraire aux errements de leurs esprits étroits ; un mot irrévérencieux à l’endroit de leurs institutions absurdes devient un crime de lèse-majesté. Le ridicule de cet état de choses saute aux yeux, pour peu qu’on y réfléchisse, et je m’en veux de n’y avoir pas pensé plus tôt. De quel droit Gœthe, Arnold et les encyclopédistes définissent-ils le mot « Respect » ? Leur point de vue n’est pas le mien ; tant que je conserve en moi un Idéal, peu m’importe le leur ; je peux en rire à mon aise, c’est mon droit et personne n’a rien à y voir.

Tracy s’attendait à une réplique. Mais personne ne contredit l’orateur. Celui-ci continua :