Je dois prévenir l’assistance que, conformément à nos habitudes, les débats sur ce sujet seront ouverts à la prochaine réunion, ceci pour permettre aux auditeurs de préparer leurs réponses, car nous ne sommes pas des orateurs de profession ; nous sommes de simples ouvriers incapables d’improviser.

On lut ensuite quelques répliques ayant trait aux questions qui avaient fait l’objet de la conférence précédente. On fit notamment l’éloge de la culture intellectuelle due à la généralisation des collèges ; un des assistants, un homme d’âge moyen, raconta qu’il n’avait jamais été au collège ; il avait fait son éducation chez un imprimeur, puis était entré dans un bureau, où il était employé depuis de longues années.

Notre conférencier, ajouta-t-il, a fait un parallèle entre l’Amérique moderne et la vieille Amérique ; certainement on peut constater d’immenses progrès, mais je crois qu’il a un peu exagéré le rôle des collèges dans cette marche ascendante. Il est indiscutable que les collèges ont contribué dans une large part au développement de l’esprit, mais vous ne nierez pas que les progrès matériels soient encore bien plus étendus. Si l’on examine la liste des inventeurs, des créateurs de ce progrès matériel stupéfiant, on n’y trouve aucun universitaire. Il y a des exceptions bien entendu, comme le professeur Crineston, l’inventeur du système de télégraphie Morse, mais elles sont rares. C’est une gloire du siècle où nous vivons, siècle par excellence depuis que le monde est monde, que le triomphe de ces hommes élevés par la seule force de leur intelligence ; c’est à eux que nous devons tout. Nous croyons voir leur œuvre entière ; non : nous n’en voyons que la façade, la sortie extérieure ; mais il reste un côté caché qui échappe à nos yeux, et qui constitue pourtant la façade principale. Ils ont rénové le pays et, pour employer une métaphore, ils ont décuplé ses forces. Au fond, qu’est-ce qui constitue une nation ? Est-ce le nombre plus ou moins considérable d’individus en chair et en os qu’on appelle poliment des hommes et des femmes ? Prenons, par exemple, comme type de comparaison, la quantité de travail que pouvait fournir un homme à une époque donnée ; évaluons la population actuelle de notre pays et voyons combien, de nos jours, un homme peut produire plus que ses ancêtres. En partant de ce point de vue, nous reconnaîtrons que les hommes des deux ou trois générations précédentes étaient tous des infirmes, des paralytiques, des propre-à-rien, si on les compare aux individus de nos jours.

En 1870, notre population était de 17 millions. Sur ces 17 millions, faisons abstraction de 4 millions représentés par les vieillards, les enfants et les impotents. Reste 13 millions qui se répartissent comme suit :

2 millions de tisseurs de coton.

6 millions de tricoteurs (en majorité des femmes).

2 millions de fileurs (aussi des femmes).

500.000 cloutiers.

400.000 brocheurs ou relieurs.

1 million d’écosseurs de graines.