40.000 tisserands.
4.000 savetiers.
Aujourd’hui (d’après les documents officiels publiés à la deuxième session du 40e Congrès) il est établi que le travail de ces deux millions de tisseurs est fait par 2.000 hommes ; celui des six millions de tricoteurs par 3.000 gamins ; celui des deux millions de fileuses par mille jeunes filles. Cinq cents enfants remplacent les cinq cent mille cloutiers, quatre mille gamins font le travail des 400.000 brocheurs et relieurs. Enfin 1.200 hommes se sont substitués aux 40.000 tisserands et six individus font actuellement le travail de mille savetiers.
En un mot, dix-sept mille personnes exécutent de nos jours le travail qui eût nécessité, cinquante ans auparavant, treize millions d’individus.
Avec leur ignorance et leurs procédés surannés, nos pères et grands-pères se seraient attelés 40 mille millions pour exécuter le travail abattu par nos contemporains. Vous voyez d’ici cet essaim de travailleurs ! représentant cent fois la population de la Chine et vingt fois la population actuelle du globe !!
En regardant autour de vous, vous voyez dans notre République une population de 60 million ; en réalité, cette population représente 40 mille millions de bras et de cerveaux actifs. Voilà pourtant ce qu’ont fait ces inventeurs modestes, illettrés, répandus dans le monde sans passer par la porte des collèges ! Honneur à leur glorieux nom !
— Comme c’est beau, pensa Tracy en rentrant chez lui : Quelle civilisation et quels magnifiques résultats on doit à ces gens d’extraction vulgaire ! Quelle supériorité ils ont sur nos jeunes blancs-becs d’Oxford, ces hommes qui travaillent côte à côte et gagnent leur pain péniblement ! Oui ; certes, je suis content d’être venu, d’avoir débarqué dans un pays où chacun peut s’élever à la seule force de ses poignets et se créer soi-même sa propre situation. Ici, au moins, on est le fils de ses œuvres !
CHAPITRE XI
Pendant quelques jours, Tracy se répéta sans cesse qu’il habitait un pays où il y a du travail et de l’argent pour tous. Pour ne pas détacher son esprit de cette noble et grande pensée, il l’exprima en vers qu’il fredonnait constamment. Mais peu à peu il oublia ses vers et se mit à chercher une place de clerc dans une administration, persuadé qu’avec ses études faites à Oxford, il serait reçu partout ; mais il n’eut aucun succès. Ses brevets ne lui furent d’aucune utilité ; des recommandations politiques eussent, certes, mieux valu. Sa nationalité anglaise lui était funeste dans un pays où tous les partis faisaient des vœux pour le triomphe de l’Irlande ; son costume de cowboy parlait en sa faveur (quand il n’avait pas le dos tourné), mais il ne l’aidait pas à trouver une place de bureaucrate.
Cependant comme il s’était promis de porter ces vêtements jusqu’à ce que leur propriétaire les reconnût et les réclamât avec l’argent qu’ils contenaient, il n’osait manquer à sa parole et les laisser de côté.