Au bout de huit jours, il n’avait encore rien trouvé et sa situation devenait critique. Il avait demandé de l’ouvrage partout, descendant, chaque jour, l’échelle sociale d’un degré ; il était prêt maintenant à accepter le travail le plus modeste, mais on le repoussait partout.

Il relisait un jour les feuillets de son journal, lorsque son regard s’arrêta sur les lignes qu’il avait écrites après l’incendie :

— Je ne doutais certes pas de ma force de caractère ; aujourd’hui on est fixé sur mon énergie en me voyant installé sans l’ombre de dégoût dans un logement juste digne d’un chien. Je paye ce « taudis » cinq dollars par semaine. J’avais bien dit que je partirais de l’échelon le plus bas et je tiens parole.

Un frisson le gagna de la tête aux pieds :

— A quoi ai-je pensé ? se dit-il. Je ne suis pas au bas de l’échelle, loin de là. Voilà une semaine perdue et mes dépenses s’accumulent d’une manière effrayante. Il faut que je coupe court à ces folies !

Il prit une décision rapide et chercha immédiatement un logement moins cher ; avec beaucoup de peine il trouva enfin ; on lui fit payer une semaine d’avance : quatre dollars et demi, qui lui assuraient le logement et la nourriture. La patronne de l’établissement, une brave et forte femme, le conduisit à sa chambre : il fallait monter trois étages d’un escalier étroit et sans tapis ; puis elle lui indiqua deux pièces dont une chambre à deux lits ; il y serait seul jusqu’à l’arrivée d’un nouveau pensionnaire.

Ainsi, on allait lui donner un camarade de chambre ! Cette idée seule le remplit de dégoût. Quant à la patronne de céans, Mrs Marsh, c’était vraiment une très aimable femme : elle lui garantit qu’il se plairait chez elle, comme tous ses pensionnaires, d’ailleurs.

— Voyez-vous, ce sont tous de gentils garçons, pleins d’entrain et qui vivent en parfaite intelligence ; quand les nuits deviennent trop chaudes, ils émigrent sur les toits. La saison est si avancée cette année qu’ils ont déjà pris leurs quartiers d’été. Ils se tracent un domaine à la craie sur la toiture, et si vous voulez en faire autant, vous êtes absolument libre. D’ailleurs vous devez connaître la façon de procéder de ces Messieurs.

— Oh ! non, pas du tout.

— C’est vrai, je suis bête ! on n’a pas besoin de limiter la propriété dans la Plaine ! Eh bien ! vous marquez à la craie un rectangle de la dimension d’un lit, et votre camarade de chambre s’arrange avec vous pour y transporter les couvertures qui vous sont nécessaires. Je suis sûre que vous vous plairez avec ces jeunes gens, tous agréables à vivre, excepté l’imprimeur. Oh ! celui-là est très étrange ; il recherche la solitude, et pour rien au monde vous ne le feriez partager sa chambre avec un ami. On a essayé, on lui a fait des farces de toutes espèces ; on a enlevé son lit de sa chambre un jour qu’il ne rentrait qu’à 3 heures du matin ; eh bien ! vous me croirez à peine si je vous dis qu’il a passé sa nuit assis sur une chaise, plutôt que de demander l’hospitalité à un camarade. On le dit toqué ; à vrai dire c’est un Anglais et ils sont tous très méticuleux dans son pays. Vous ne m’en voulez pas de vous dire cela à vous… Anglais, n’est-ce pas ?