— Oui.
— Je m’en doutais ; je l’avais deviné à votre manière de parler mais vous vous en corrigerez. Au fond, cet imprimeur est un bon garçon, et il s’entend bien avec le photographe, le chaudronnier et le forgeron ; en dehors d’eux, il ne fraternise guère avec les autres. Cela tient à ce que (je suis seule à le savoir) il se croit d’origine quasi-aristocratique. Il est fils de médecin et vous savez qu’en Angleterre les médecins ont une très haute opinion d’eux-mêmes ; ici, ils ne forment pas une classe supérieure. Ce garçon a eu maille à partir avec son père ; alors il est venu dans notre pays et il a bien fallu qu’il se mette à travailler pour ne pas mourir de faim ; comme il avait fait ses études dans un collège, il se croyait un phénix. Qu’avez-vous donc ?
— Rien : je soupire.
— C’était une grosse erreur de sa part ; un peu plus, il allait mourir de faim, si un imprimeur n’avait pas eu pitié de lui, en le prenant comme apprenti ; il se mit au métier et put se tirer d’affaire, mais peu s’en est fallu qu’il n’ait été obligé de refouler son amour-propre et de recourir à son père. Mais… qu’avez-vous ? mon bavardage peut-être…?
— Mais non, au contraire, continuez, cela m’intéresse.
— Eh bien ! il est ici depuis dix ans, il en a vingt-huit maintenant, et il n’a pas encore pris son parti de frayer avec des ouvriers, lui qui se dit un gentleman ; d’ailleurs, il a le bon goût de ne faire cette confidence qu’à moi, et je me garderais bien de la laisser transpirer devant les autres.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? Parce qu’ils le lyncheraient ; et vous en feriez tout autant à leur place. Il ne faut jamais s’aviser ici de refuser à quelqu’un la qualité de gentleman. Diable ! même à un cowboy.
Une jolie jeune fille d’environ dix-huit ans, propre, accorte et élégante, entra sans l’ombre de timidité ou d’embarras. Sa mère chercha à lire sur le visage de l’étranger la surprise et l’admiration que lui causerait, comme à tous ses camarades, cette charmante apparition.
— Ma file Hattie, que nous appelons Puss, dit-elle en restant assise. Puss, voici le nouveau pensionnaire.