— Mon Dieu ! oui, quelquefois c’est difficile, très difficile ; mais vous pouvez toujours essayer.
Alors il se mit à l’œuvre, mais là encore il échoua. Partout il était éconduit ; on lui conseillait de retourner dans son pays et de ne pas venir voler le pain des honnêtes gens chez eux. Tracy commençait à voir la pénurie de sa position, son découragement grandissait et la préoccupation de son avenir le glaçait d’horreur. Décidément, pensait-il, il existe ici une aristocratie de situation, une aristocratie basée sur le succès, une aristocratie qui comporte des castes. Malheureusement je n’appartiens à aucune d’elles. Je suis un « outsider ». Il était si malheureux et se sentait tellement déprimé par les événements qu’il avait à peine le courage d’assister le soir aux ébats de ses camarades. Au début, il s’était amusé de leurs jeux pendant qu’ils se détendaient les nerfs après une journée de travail fatigant, mais son esprit préoccupé ne pouvait plus les supporter et il lui semblait que sa dignité en souffrait. Ils criaient, chantaient, couraient comme des animaux échappés de leurs cages, et ils l’invitaient toujours à partager leurs jeux, l’appelant familièrement « Johnny Bull ». Il avait d’abord supporté gaiement la plaisanterie, mais peu à peu il leur montra par son attitude que leurs manières lui déplaisaient ; à leur tour ils changèrent leur attitude à son endroit. On ne l’avait jamais aimé, il n’avait jamais été populaire ; on le supportait tant bien que mal ; à présent l’aigreur se manifestait à son égard : il leur devenait antipathique. Et sa situation prenait d’autant plus mauvaise tournure qu’il ne trouvait pas d’ouvrage et ne pouvait se faire recevoir dans aucune corporation. Les coups d’épingle directs ne lui furent pas épargnés ; il devenait clair qu’une seule chose le protégeait, contre les insultes personnelles : c’était sa force musculaire. Tous ces jeunes gens le voyaient chaque matin, après sa douche froide, faire des exercices d’assouplissement, et ils en avaient conclu qu’il devait être très adroit et d’une force athlétique. Il n’en était pas moins agacé de constater qu’on ne respectait en lui que la vigueur musculaire. Un soir qu’il rentrait chez lui, il entendit une douzaine de ses camarades rire et plaisanter bruyamment ; puis, à sa vue, un silence de mort des plus désobligeants se produisit.
— Bonsoir, Messieurs, dit-il en s’asseyant.
Pas de réponse. Le sang affluait à ses tempes, mais il fit un violent effort pour se contenir. Il resta là un moment, se leva et s’en alla.
A peine était-il parti qu’il entendit un éclat de rire général. Il grimpa sur le toit, espérant que l’air frais du dehors lui rendrait du sang-froid ; il rencontra là-haut le jeune mineur plongé dans ses réflexions ; il lia conversation avec lui. Ils avaient bien des points communs : impopularité, misère, et leur infortune pouvait leur servir de trait d’union.
Mais les mouvements de Tracy avaient été épiés ; et, quelques minutes plus tard, ses persécuteurs arrivèrent lentement sur le toit et se promenèrent de long en large d’un air benêt. Puis ils firent des remarques désobligeantes, qui visaient tantôt Tracy, tantôt le mineur. Cette bande était menée par un garçon trapu, à cheveux rasés, appelé Allen, toujours prêt, à table comme ailleurs, à lancer des quolibets et qui se montrait particulièrement hostile à Tracy. Il y eut d’abord des chuchotements, puis des sifflements, des plaisanteries, et des allusions trop directes pour ne pas les reconnaître.
— Combien faut-il pour faire une paire ?
— Généralement il en faut deux ; mais quelquefois il n’y a pas assez d’étoffe avec deux pour une paire complète.
Rire général.
— Que disiez-vous des Anglais tout à l’heure ?