Les purs et nobles principes de Tracy étaient singulièrement ébranlés ; et il se demandait avec un commencement d’angoisse s’il n’avait pas commis une grosse erreur, en jetant au vent les biens qu’il possédait pour prendre le chemin tortueux et difficile des miséreux. Mais il ne voulut pas s’abandonner à ces pensées ; il les chassa énergiquement de son esprit et prit la forme résolution de suivre la voie qu’il s’était tracée.

Extraits de son journal :

« Me voici depuis plusieurs jours dans cette ruche bizarre ; je ne sais pas trop que penser de tous ces gens. Ils ont certainement du mérite, mais leurs habitudes et leurs caractères sont difficiles à comprendre et à apprécier. Dès que j’ai arboré mon nouveau chapeau, j’ai pu remarquer en eux un changement d’attitude : le respect qu’ils me témoignaient a disparu pour faire place à une camaraderie qui frise la familiarité ; je ne puis m’y habituer, quoi que je fasse. Leur familiarité dépasse vraiment les bornes permises et va jusqu’à l’impertinence. Je pense que je m’y accoutumerai ; j’ai accompli mon vœu le plus cher, celui d’être un homme parmi les hommes, l’égal de Tom, Dyck et Harry : pourtant ce n’est pas absolument ce que j’avais rêvé et… j’ai le mal du pays, je suis obligé de le reconnaître. Une autre chose qui me manque terriblement (je dois le confesser aussi) c’est le respect avec lequel j’ai toujours été traité en Angleterre et dont, il me semble, je ne puis me passer. Le luxe, la fortune et les serviteurs qui m’entouraient ne me manquent nullement seul ce manque de déférence me choque terriblement. Et pourtant il y a ici deux hommes à qui l’on témoigne du respect ; l’un est un plombier retiré, homme d’âge moyen, d’aspect imposant et dont on recherche les bonnes grâces. Il est très solennel, s’écoute parler un anglais détestable ; on le considère comme un oracle dès qu’il ouvre la bouche à table ; pas un de tous ces chiens au chenil n’oserait l’interrompre. L’autre personnage est un agent de police ; il représente le Gouvernement. Ces deux individus sont aussi respectés et considérés qu’un duc en Angleterre. Les marques extérieures de ce respect diffèrent peut-être par la forme, mais on leur témoigne une déférence qui frise l’obséquiosité.

« Il semble que dans une république où tous se disent libres et égaux la prospérité et le succès soient les seuls dispensateurs de la considération publique. »

CHAPITRE XIII

Les jours se succédaient tristes et monotones, car Barrow, malgré tous ses efforts, ne trouvait pas de travail pour Tracy. Chaque fois qu’il se présentait, on lui demandait à quel corps de métier il appartenait et Tracy était obligé de répondre qu’il n’appartenait à aucun.

— Eh bien ! il m’est impossible de vous prendre ; mes ouvriers me quitteraient si j’en employais un qui ne fasse pas partie de leur corporation.

Tracy eut enfin une bonne inspiration, celle de s’affilier à une association d’ouvriers.

— Parfait, dit Barrow, votre succès sera assuré… si vous pouvez y arriver.

— Si je peux ? Est-ce donc si difficile ?