— Oui, Brady ou Baxter, je ne sais pas bien ; le vieux patron l’a appelé de différents noms.

— Oh ! oui, il lui donne tous les noms possibles depuis qu’il se fait tirer l’oreille pour payer sa pension. Il aime ce genre de plaisanterie et se croit plein d’esprit.

— Eh bien ! d’où viennent les difficultés de Brady ? qui est-il ? que fait-il ?

— Brady travaillait dans une mine d’étain ; il n’a jamais chômé jusqu’au jour où il est tombé malade et a dû cesser. Avant cela, on l’aimait beaucoup dans la maison et le vieux avait pour lui une grande sympathie, mais vous savez comme moi que lorsqu’on homme perd son métier et, par suite, ses moyens de subsistance, on le considère d’un œil tout différent.

— Vraiment ?

Barrow regarda Tracy avec étonnement.

— Mais certainement. Vous ne l’ignorez pas, je pense ? Ne savez-vous pas que le cerf blessé est toujours achevé par ses camarades ?

Tracy pensa en lui-même, en frissonnant de dégoût : oui, dans une république où tous sont égaux et où l’insuccès est un crime, les gens prospères oppriment les faibles jusqu’à les faire mourir. Puis il dit tout haut :

— Dans cette pension, si l’on vivait en bonne intelligence et en vraie camaraderie, au lieu de se jalouser on devrait s’entr’aider.

— Que voulez-vous, répondit Barrow, c’est la nature humaine. On n’aime plus Brady depuis qu’il est dans la peine, on lui tourne le dos ; lui personnellement n’a pas varié ; il reste ce qu’il était, il a toujours sa bonne nature, mais sa présence devient une gêne pour les autres. Ils sentent qu’ils devraient lui venir en aide, et comme ils sont trop avares pour cela, ils ont honte d’eux-mêmes (et avec raison) ; c’est pour ce seul motif qu’ils en veulent à Brady ; sa présence est pour eux un perpétuel remords. C’est très humain : cela arrive constamment et partout ; ce qui se passe dans cette maison qui n’est, somme toute, qu’une infime partie du monde extérieur, se passe ailleurs, croyez-le bien. On est toujours choyé dans la prospérité ; survienne l’adversité et vos amis ont vite fait de vous tourner le dos.