— Ne m’appelez donc pas miss Hattie, appelez-moi Puss.

Pour le coup il avait la grande cote dans la maison ! Tracy ne pouvait rêver mieux, car cette déclaration consacrait définitivement sa popularité.

Il faisait bonne contenance, mais dans son for intérieur il était dévoré de chagrin et de désespoir.

Il savait bien qu’il était à bout de ressources. Son sommeil était troublé des rêves les plus effrayants. Qu’allait-il devenir ? Il regrettait de n’avoir pas gardé un peu plus d’argent de l’inconnu. Une pensée unique le poursuivait, le hantait : Qu’allait-il devenir ?

Il se prenait alors à regretter de ne pas s’être contenté de sa situation de duc, d’avoir voulu mieux et de n’avoir pas su se rendre utile en conservant son rang. Mais il refoulait ces pensées tant qu’il le pouvait ; elles l’assaillaient de nouveau et chaque fois il s’irritait de n’être pas plus maître de lui. Cette constatation le peinait plus encore que le sentiment de sa misère ; elle l’empêchait de dormir autant que les ronflements grossiers de ces rudes travailleurs ; alors écœuré, dégoûté, il se levait vers deux ou trois heures du matin et montait sur le toit y chercher quelquefois un sommeil réparateur. En même temps que le sommeil, l’appétit s’en allait, et la vie semblait perdre tout intérêt pour lui. Enfin un jour, pris d’un accès de désespoir plus violent que les autres, il se dit — tout en rougissant à cette idée — : Si mon père savait mon nom américain, il… Mon Dieu ! mon devoir serait de le lui dire. Je n’ai pas le droit d’attrister ses jours et ses nuits ; il me suffit d’empoisonner ma propre vie. Oui, il faut qu’il connaisse mon nom américain. Et il rédigea dans sa tête le télégramme suivant.

« Je m’appelle en Amérique Howard Tracy. »

Cette révélation ne l’engageait à rien. Son père le comprendrait comme il le voudrait : sans aucun doute, il y verrait une attention délicate et affectueuse de la part de son fils ; puis, continuant ses rêvasseries :

— Ah ! se disait-il, si mon père me demandait de revenir, je… je… ne pourrais pas lui obéir. Ne me suis-je pas imposé une mission à laquelle je ne peux renoncer sans lâcheté ? Non, non, je ne pourrais pas rentrer…

Après quelques instants de pause, il reprit :

— Mon Dieu ! peut-être devrais-je faire la part des circonstances ? Mon père est âgé ; qui sait s’il n’a pas besoin de moi pour le soutenir à la fin de sa vie ? Il faut que je réfléchisse ; au fond, ce ne serait pas bien de rester ici ; je devrais… oui, je devrais lui écrire quelques mots, lui donner ce petit plaisir. Et puis, peut-être me dira-t-il de revenir ! — Encore une pause : — Et cependant, s’il me l’écrivait, je ne sais vraiment pas… Pourtant le souvenir du « home » est si doux ! N’est-on pas excusable de désirer quelquefois le retrouver ?