— A mon cercle.
— Quel cercle ?
— Le club des ouvriers mécaniciens.
Tracy tressaillit, mais il n’avoua pas qu’il y avait déjà été, et le souvenir de sa soirée à ce cercle ne l’enchantait nullement. Les théories qui l’avaient enthousiasmé lors de sa première visite au club n’avaient déjà plus d’attrait pour lui, et il envisageait une seconde visite sans le moindre plaisir. En somme, il était un peu honteux d’y retourner ; il lui était désagréable de revoir sous un jour défavorable tous ces gens qu’il avait portés au pinacle la première fois, aussi préférait-il s’abstenir d’y retourner. Il lui sembla que tout ce qu’il y entendrait viendrait contre-carrer ses idées actuelles, et il aurait bien voulu s’excuser, mais il n’osait, de peur de laisser soupçonner à Barrow son état d’âme ; alors il se décida à l’accompagner, se promettant de partir à la première occasion.
Lorsqu’on eut indiqué le programme de la séance, l’orateur annonça que la discussion porterait sur la dernière conférence : « La Presse américaine » ; mais cette annonce assombrit le disciple malgré lui, en lui rappelant trop de souvenirs. Il aurait souhaité un autre thème ; mais les débats commencèrent aussitôt, et il n’eut qu’à écouter en silence.
L’un des assistants à qui fut donnée la parole — un forgeron du nom de Tompkins — reprocha à tous les souverains et grands seigneurs leur égoïsme et leur cynisme, eux qui détiennent des dignités qu’ils n’ont jamais acquises ; il ajouta que les héritiers de ces aristocrates ne devraient pas oser regarder leurs semblables en face. N’ont-ils pas honte, en effet, de bénéficier de titres, de propriétés, de privilèges aux dépens des autres, de détenir malhonnêtement des biens qui sont autant de vols ensevelis dans le passé. Il y a là un préjudice énorme causé au peuple. S’il y avait ici un lord ou un fils de lord, dit-il, je voudrais discuter la question avec lui et tâcher de le convaincre de l’infamie de sa situation ; je chercherais à lui ouvrir les yeux en le persuadant de prendre dans le monde une place égale à celle du commun des mortels, de gagner le pain qu’il mange, et de n’attacher aucune importance au respect qu’on accorde à sa valeur artificielle. Je lui prouverais qu’un homme est le fils de ses œuvres, de son propre mérite.
Tracy paraissait suivre avec un intérêt croissant le discours qui s’adressait, on ne peut mieux, à lui-même et à ses amis d’Angleterre. Chacune de ces paroles pesait lourdement sur la conscience de Tracy ; il écoutait haletant. La compassion de cet homme pour ces millions d’Européens enchaînés et esclaves, molestés par une infime catégorie de privilégiés qui leur barraient la route, cette compassion, combien ne l’avait-il pas éprouvée lui-même ? Cette pitié manifestée par cet homme n’était-elle pas l’écho de celle qui sommeillait au fond de son cœur et qui montait à ses lèvres lorsqu’il songeait à ces malheureux opprimés ?
Le retour se fit dans un silence de mort, silence parfaitement en rapport avec les réflexions de Tracy ; il n’aurait d’ailleurs voulu le rompre sous aucun prétexte, malgré le frisson que lui causaient ses pensées.
— Quels arguments irréfutables ! se disait-il ; quel égoïsme vil et dégradant de détenir des honneurs auxquels on a si peu de droits ! et comme…
— Quel discours absurde nous a fait ce Tompkins ! s’écria Barrow.