Dès que Brady fut sorti, un certain calme succéda au tohu-bohu de tout à l’heure. Les autres, en réfléchissant, finirent par se dire : Peut-être attend-il, au fond, un télégramme, peut-être a-t-il réellement un père quelque part, peut-être avons-nous été un peu trop précipités dans notre jugement.

Les conversations se calmèrent peu à peu et finirent même par cesser. Les pensionnaires se séparèrent. Barrow voulut emmener Tracy, mais il refusa :

— Pas tout de suite, dit-il.

Et comme Mrs Marsh et Hattie insistaient :

— Tout à l’heure, ajouta-t-il, je préfère attendre mon câblogramme.

Le vieux Marsh lui-même commençait à regretter ses procédés violents ; aussi voulut-il faire des excuses à Tracy en se rapprochant de lui avec des yeux plus doux ; mais Tracy l’éloigna d’un geste digne. Un silence de mort planait sur cette maison. C’était à se demander si on assistait à un enterrement. Lorsque les pas de Brady retentirent, tous les assistants sa levèrent et regardèrent du côté de Tracy, près de la porte ; ils se rapprochèrent involontairement, mais un sentiment de discrétion les retint. Pendant ce temps, Brady remettait ostensiblement une enveloppe à Tracy qui la montra à tous pour bien les faire rougir de honte. Il ouvrit son télégramme et le parcourut ; mais il laissa tomber le papier jaune et devint blême. Il n’y lut qu’un seul mot : « Merci. »

Le loustic de la maison, un grand gaillard dégingandé et maigre, ouvrier calfat de son état, rompit le silence général de l’assistance émue : il se mit à pousser des cris comme un enfant qui perce ses dents, enfouit sa tête dans ses mains en hurlant : Oh ! papa, comment avez-vous pu être si cruel ?

Ces cris enfantins, ces gestes, et l’attitude de ce grand pitre étaient si comiques qu’ils provoquèrent un éclat de rire formidable ; toute cette bande se vengeait ainsi du fugitif regret qu’elle avait éprouvé en se reconnaissant des torts envers Tracy ; tous s’acharnèrent de plus belle après la pauvre victime comme des chiens lancés à la poursuite d’un chat blessé.

Tracy répondit par des provocations générales qui donnèrent lieu à de nouveaux incidents bruyants ; mais lorsque, changeant ses batteries, il invita chacun en particulier à se mesurer avec lui, ils se montrèrent moins braves, trouvèrent la plaisanterie moins drôle et le calme se rétablit.

Marsh allait intervenir, lorsque Barrow l’arrêta :