— Que signifient ces excentricités ? demanda Tracy.

— Eh bien ! elles ne sont pas l’œuvre d’un seul artiste, car ils se sont réunis à deux pour produire ces merveilles. L’un des collaborateurs fait les personnages, l’autre les accessoires. L’artiste en personnages est un Allemand, cordonnier de son état, très fanatique d’art ; l’autre est un marin yankee, assez simple d’esprit et qui ne sait représenter que des bateaux, un canon et ce qu’il appelle la mer. Ces croûtes leur reviennent à vingt-cinq cents chaque ; ils les vendent six dollars pièce, et ils vivent avec cela un jour ou deux en attendant une nouvelle inspiration de la muse.

— Comment ? On achète donc ces horreurs ?

— Parfaitement, et en assez grande quantité. Et ces propres-à-rien pourraient doubler, tripler leurs revenus, si le capitaine Saltmarsh était capable de peindre sur ses toiles un cheval, un piano, voire même une guitare à la place du canon. En somme, le public a une indigestion de son éternel canon. Les quatorze tableaux que vous voyez là ne sont pas les seuls dans leur genre et leurs propriétaires ne se déclarent pas tous satisfaits. L’un, un vieux chauffeur retraité, voudrait une locomotive à la place du canon ; un autre, patron d’un remorqueur, voudrait un remorqueur au lieu du bateau, etc… Mais le capitaine s’en tient là ; son talent ne lui permet pas de dessiner un remorqueur, encore moins une locomotive.

— Voilà, ma foi, une forme de vol peu banale, que j’ignorais absolument ; c’est vraiment curieux.

— Les artistes sont aussi captivants que leurs œuvres ; ce sont des gens parfaitement honnêtes et sincères. Le vieux marin, très religieux, lit chaque jour son chapitre de la Bible, qu’il cite à tout propos ; je ne connais personne de plus brave que lui, quoiqu’il jure comme un païen.

— Je voudrais le connaître, Barrow, ce brave homme.

— Vous ferez bientôt sa connaissance ; il me semble entendre son pas avec celui de son camarade. Nous les mettrons sur le terrain artistique, si vous voulez.

Les deux amis arrivèrent en effet, et donnèrent de vigoureuses poignées de main. L’Allemand avait environ quarante ans, de l’embonpoint, la tête chauve et luisante, avec une bonne figure réjouie et des manières affables. Le capitaine Saltmarsh avait soixante ans ; c’était un homme fort, grand, très droit, aux cheveux et aux favoris d’un noir de jais, à la peau basanée ; sa personne entière respirait la bonté, l’énergie et inspirait la déférence. Ses mains rugueuses et ses poignets noueux étaient couverts de tatouages ; il avait des dents d’une blancheur éblouissante. Sa grosse voix était capable de faire trembler la lumière du gaz à cinquante mètres de là.

— Nous venons d’examiner vos tableaux ; ils sont superbes, dit Barrow.