—Quelle douce consolation! Rapportez-moi ses dernières paroles. Qu’a-t-il dit?

—Il disait, il disait (oh! ma tête, ma tête, ma pauvre tête!) il n’a cessé de répéter: Perce, perce, perce en présence du voyageur! Oh! laissez-moi, Madame! Au nom de ce qu’il y a de plus sacré, laissez-moi à ma folie, à ma misère, à mon désespoir! «Un ticket brun de huit cents—un ticket rose de quatre cents.»—Vraiment je n’y puis plus tenir!... «Perce en présence du voyageur!»

Mon ami me regarda alors avec des yeux désespérés et me dit avec une expression touchante:

—Mark, vous ne dites rien; vous ne me donnez pas le moindre espoir; ne pouvez-vous donc pas m’apporter une parole de consolation? Hélas! le temps n’est plus à l’espérance! Quelque chose me fait pressentir que ma langue est condamnée pour toujours à répéter ce refrain macabre. Tenez, le voici encore qui revient: «Un ticket bleu de dix cents—un ticket brun de...»

Ce murmure s’éteignit peu à peu; mon ami tomba dans une douce extase qui apporta à ses souffrances un répit bienfaisant.

Pour le préserver d’une entrée imminente à l’asile des aliénés, je le conduisis à l’Université la plus proche, et là, il put décharger le pénible fardeau de ses rimes obsédantes dans les oreilles des pauvres étudiants. Qu’est-il arrivé à ces étudiants? Je préfère me taire et ne pas faire connaître le triste résultat de cette transmission.

Pourquoi ai-je écrit cet article? C’est dans un but élevé et très louable; c’est pour vous avertir, lecteurs, que si quelque jour vos yeux rencontrent ces rimes impitoyables, vous devez les fuir plus que la peste.

POURQUOI J’ÉTRANGLAI MA CONSCIENCE

Je me sentais de bonne humeur, presque joyeux. J’approchai une allumette de mon cigare et juste à ce moment on m’apporta le courrier du matin. Sur la première enveloppe qui me tomba sous les yeux, je reconnus une écriture qui me donna un frisson de plaisir. C’était une lettre de ma tante Marie; cette chère tante, je l’aimais et la vénérais plus que n’importe qui au monde. Elle avait été l’idole de mon enfance. La maturité, d’ordinaire si fatale à certains enthousiasmes, n’avait pas été capable de déloger ma tante de son piédestal. Pour vous donner une idée de la grande influence qu’elle exerçait sur moi, je vous avouerai que tandis que tous les autres s’évertuaient inutilement à me supplier de moins fumer, tante Marie savait seule émouvoir ma conscience engourdie lorsqu’elle abordait ce sujet délicat. Mais tout a une limite ici-bas. Un jour heureux vint enfin, où même les admonestations de tante Marie ne surent plus m’émouvoir.

Ma tante vint passer un hiver auprès de nous et sa visite me causa un grand plaisir. Naturellement elle me conjura d’un air très sérieux d’abandonner ma pernicieuse habitude, mais dès qu’elle aborda ce sujet je devins d’un calme, d’une indifférence absolus. Les dernières semaines qui marquèrent la fin de cette mémorable visite s’écoulèrent comme un rêve charmant et me procurèrent une paisible satisfaction. Assurément je n’aurais pas savouré davantage mon vice favori si mon aimable bourreau avait été lui-même un fumeur ou un zélé défenseur de cette habitude.