Eh bien! l’écriture de ma tante me rappela que j’étais très désireux de la revoir. Je devinais facilement ce que pouvait contenir sa lettre. Je l’ouvris. Comme je m’y attendais elle annonçait sa venue pour le jour même, par le train du matin.

Je pensai en moi-même: «Je me sens en ce moment parfaitement heureux et bien disposé; si mon plus implacable ennemi pouvait maintenant se dresser devant moi, je réparerais bien volontiers les torts que j’aurais pu avoir envers lui.»

Sur les entrefaites, la porte s’ouvrit et un nain tout ratatiné, mal vêtu, entra; il avait à peine deux pieds de haut et semblait âgé d’environ quarante ans. Chaque trait, chaque pouce de sa personne était d’une mesquinerie grotesque et l’ensemble de ce petit être éveillait chez le spectateur l’impression d’une difformité uniforme. Sa figure de renard et ses petits yeux perçants lui donnaient un air de vivacité et de malice. Et pourtant ce vilain petit bout d’être humain ressemblait d’une manière très définie à ma propre personne, par sa contenance, ses vêtements, ses gestes et son attitude générale.

Le nain était, somme toute, une caricature aussi burlesque que réduite de ma personne. Une chose me frappe désagréablement: il était couvert d’une sorte de duvet moisi, teinté de vert, comme on en voit parfois sur du vieux pain; cette particularité lui donnait un aspect plutôt dégoûtant. Il se mit à marcher avec un air insolent et se laissa tomber dans un fauteuil avec un parfait sans-gêne sans me demander la permission. Il jeta son chapeau dans le panier à papier; ramassa ma vieille pipe de terre; en frotta le tuyau deux ou trois fois sur son genou, la bourra de tabac en puisant dans la boîte située à côté de lui, et me dit sur un ton sec de commandement: «Donnez-moi une allumette.» Je rougis jusqu’à la racine des cheveux, d’abord d’indignation, mais aussi parce qu’il me sembla que cette attitude était une exagération de mes procédés plutôt sans-gêne lorsque je me trouvais avec des amis intimes—cependant je ne me serais jamais permis de me comporter ainsi avec des étrangers. J’eus envie d’envoyer d’un coup de pied rouler ce pygmée dans le feu, mais j’obéis à son injonction, car il me sembla dès cet instant qu’il exerçait sur moi une pesante autorité.

Il approcha l’allumette de la pipe, tira une ou deux bouffées d’un air distrait et me dit avec une familiarité révoltante:

—Voilà vraiment un drôle de temps pour la saison.

Je rougis de nouveau de colère et d’humiliation, car ces paroles ressemblaient beaucoup à celles que j’avais souvent prononcées, et ce vilain pygmée me parlait avec un timbre de voix et un accent traînard identiquement calqués sur les miens. Rien au monde ne pouvait m’être plus désagréable que l’imitation ironique de mon accent traînard. J’élevai la voix et lui criai:

—Dites donc, misérable nabot, vous allez me faire le plaisir de surveiller un peu plus vos manières ou sans cela je vous jette par la fenêtre.

Le méchant petit être se mit à sourire avec malice, m’envoya d’un air de mépris une bouffée de fumée et reprit en traînant sur les mots:

—Voyons, dou-ce-ment, mon ami, ne prenez pas de si grands airs avec vos supérieurs. La colère m’empêcha de lui répondre et je restai muet un instant. Le pygmée me contempla avec ses yeux de fouine et continua en ricanant.