—Pourquoi n’avez-vous pas laissé le conducteur aller de l’avant et renvoyer l’homme du frein qui le méritait bien?

Le major me répondit avec un soupçon d’impatience:

—Si vous réfléchissiez un instant, vous ne me poseriez pas de semblables questions. Prenez-vous donc l’homme du frein pour un chien pour vouloir le traiter ainsi? N’oubliez pas que c’est un homme et qu’en tant qu’homme il a à lutter pour la vie. Il a certainement une sœur, une mère, ou une femme et des enfants à soutenir. Lorsque vous supprimez ses moyens d’existence, c’est aux siens que vous faites du tort. Eux n’y sont pour rien, n’est-ce pas? Quel avantage voyez-vous à renvoyer un préposé au frein insolent, pour en reprendre un autre qui lui ressemblera point pour point? Trouvez-vous cela sage? Il me paraît beaucoup plus rationnel de réformer l’homme du frein et de le garder.

Il me cita alors la conduite d’un certain inspecteur divisionnaire du chemin de fer à l’égard d’un aiguilleur qui, après deux ans de service, commit une négligence, fit dérailler un train et causa la mort de plusieurs personnes. Les citoyens vinrent avec passion réclamer le renvoi de l’aiguilleur, mais l’inspecteur leur répondit:

—Non, vous avez tort, il vient de recevoir une dure leçon et il ne fera plus dérailler de trains. A mes yeux il est deux fois plus capable qu’auparavant; je le garde.

Nous eûmes encore une aventure pendant notre voyage entre Hartford et Springfield. Un garçon de service du train entra bruyamment dans notre compartiment et bouscula maladroitement un voyageur qui somnolait: ce dernier s’éveilla en tressaillant et se mit en colère; plusieurs de ses amis partagèrent son indignation et firent chorus avec lui. Ils envoyèrent chercher le conducteur du train, lui rapportèrent l’incident et déclarèrent qu’ils exigeaient le renvoi du garçon. Les trois plaignants étaient de riches marchands de Holyoak et le conducteur avait certainement assez peur d’eux. Il essaya de les calmer en leur expliquant que ce garçon ne dépendait pas de lui, mais il n’obtint aucun résultat.

Le major alors intervint pour prendre sa défense:

—Je vois, dit-il, la situation; sans le vouloir, messieurs, vous exagérez la gravité de l’incident. Ce jeune garçon s’est comporté comme beaucoup d’étourdis de son âge. Si vous prétendez policer ses manières et réformer son éducation, je suis tout prêt à vous aider; mais je trouve mal de le faire renvoyer d’une façon aussi implacable.

Mais ils ne voulurent rien entendre. Ils connaissaient particulièrement, disaient-ils, le président de la Compagnie et se plaindraient dès le lendemain à Boston de la conduite de ce garçon. Le major répondit que lui aussi allait s’occuper de cette affaire et qu’il ferait tout son possible pour sauver le garçon. Un des voyageurs lui lança un coup d’œil irrité et dit:

—Dans ce cas, nous verrons bien celui qui a le plus d’influence auprès du président. Connaissez-vous personnellement M. Bliss?