Le major répondit avec componction:
—Je pense bien, c’est mon oncle.
L’effet fut immédiat; après un silence maladroit de deux ou trois minutes, les voyageurs comprirent qu’ils s’étaient livrés à un ressentiment exagéré; leur colère s’apaisa et, devenant plus sociables, ils résolurent d’oublier cet incident pour ne pas faire tort au jeune garçon. Je m’étais bien attendu à ce résultat: le président de la Compagnie n’était nullement l’oncle du major, ou plutôt nous l’appellerons son oncle d’adoption pour un seul jour.
Notre voyage de retour se passa sans incident, probablement parce que nous prîmes un train de nuit et que nous dormîmes pendant tout le trajet.
Nous quittâmes New-York le samedi soir par la ligne de Pensylvanie. Après déjeuner, le lendemain matin, nous entrâmes dans le wagon-salon; nous le trouvâmes sombre et lugubre; à peine quelques voyageurs l’occupaient-ils. Il nous parut sans la moindre animation.
Nous nous rendîmes alors dans le fumoir qu’occupaient trois voyageurs. Deux d’entre eux maugréaient contre le règlement de la Compagnie qui interdisait de jouer aux cartes le dimanche. Ils avaient commencé un jeu innocent de jacquet et on les avait empêchés de continuer. Le major intervint et s’adressant au troisième voyageur:
—Avez-vous protesté contre le jeu? lui demanda-t-il.
—Pas le moins du monde; je suis professeur à l’Université de Yale et quoique religieux pratiquant je n’ai aucun préjugé contre le jeu.
Le major dit aux autres:
—Dans ce cas, messieurs, vous êtes parfaitement libres de continuer à jouer. Personne ici ne s’y oppose.