—Raison de plus pour que j’aie du poulet grillé; je n’aime pas ces récriminations, dépêchez-vous et apportez-moi du poulet grillé.

Le garçon appela le maître d’hôtel qui expliqua très poliment que la chose était impossible; des règlements très sévères s’y opposaient.

—Soit, mais alors vous devez appliquer impartialement ces règlements ou les violer avec la même impartialité. Vous allez enlever à ce monsieur son poulet ou m’en apporter un.

Le maître d’hôtel resta aussi ébahi qu’indécis. Il esquissait une argumentation incohérente lorsque le conducteur survint et demanda de quoi il s’agissait. Le maître d’hôtel expliqua qu’un voyageur s’obstinait à avoir du poulet, tandis qu’il n’y en avait pas sur la carte et que le règlement s’y opposait. Le conducteur répondit:

—Cramponnez-vous au règlement, vous n’avez pas autre chose à faire.—Mais un instant, s’agit-il de ce voyageur? Dans ce cas, continua-t-il en riant, croyez-moi, ne vous occupez plus du règlement; donnez-lui ce qu’il demande et ne le laissez pas énumérer tous ses droits. Oui, donnez-lui tout ce qu’il demande et si vous ne l’avez pas, arrêtez le train pour vous le procurer.

Le major mangea son poulet, mais il avoua qu’il l’avait fait uniquement par devoir, pour établir un principe, car il n’aimait pas le poulet.

J’ai manqué la foire, il est vrai, mais j’ai recueilli dans mon sac un certain nombre de tours diplomatiques qui, plus tard, pourront m’être très utiles; le lecteur les trouvera sans doute comme moi aussi pratiques que subtils.

UN VEINARD!

Ceci se passait à un banquet donné à Londres en l’honneur d’un des plus illustres noms de l’armée anglaise de ce siècle. Pour des raisons que le lecteur connaîtra plus tard, je préfère tenir secrets le nom et les titres de ce héros, et je l’appellerai le lieutenant général Lord Arthur Scorosby V. C. K. C. B. etc.... Quel prestige exerce un nom illustre! Là, devant moi, était assis en chair et en os l’homme dont j’entendis parler plus d’un millier de fois, depuis le jour où son nom, s’élevant d’un champ de bataille de Crimée, monta jusqu’au zénith de la gloire. Je ne pouvais me rassasier de contempler ce demi-dieu; j’étais en extase devant lui, je le buvais des yeux; son calme, sa réserve, son attitude digne, la profonde honnêteté qui s’exhalait de toute sa personne faisaient mon admiration; ce héros n’avait pas conscience de sa valeur; il semblait ne pas se douter que des centaines d’yeux admirateurs étaient fixés sur lui et que de toutes les poitrines des assistants montait vers lui un culte profond d’adoration.

Le Clergyman assis à ma gauche était une de mes vieilles connaissances. Clergyman aujourd’hui, il avait passé la première moitié de sa vie dans les camps et sur les champs de bataille, comme instructeur à l’école militaire de Woolwich.