—Oui, vous avez dit tout cela, vilain imposteur, cruel dupeur! Et quand vous avez vu la douce espérance abandonner la pauvre jeune femme, quand cette dernière a glissé furtivement sous son châle, tremblante de honte, le rouleau de papier sur lequel elle avait si patiemment peiné; quand ses yeux, avec une expression navrante de tristesse, se remplirent de larmes; quand.....
—Assez, de grâce, assez; imposez silence à votre langue sans pitié; ces pensées me torturent assez sans que vous veniez encore tourmenter mon esprit en les ravivant.
Remords! remords! il me sembla qu’on me déchirait le cœur. Ce méchant petit ennemi restait assis en face de moi et me lorgnait du coin de l’œil en se balançant. Il continua à me parler, multipliant ses accusations avec un sarcasme et une ironie qui me brûlèrent comme du vitriol. Ce maudit nain me rappela le temps où, furieux, je me précipitais sur mes enfants et les punissais pour des fautes qu’ils n’avaient pas commises; le temps où j’avais laissé lâchement condamner des amis innocents sans prendre leur défense. Il passa en revue devant moi tous les méfaits que j’avais commis, la mauvaise influence que j’avais exercée sur des enfants et d’autres personnes irresponsables; avec une cruauté raffinée il me rappela les humiliations et les affronts que j’avais infligés à des amis morts depuis qui rendirent leur dernier soupir en pensant à ces affronts et en souffrant aussi cruellement que s’ils avaient reçu un coup de poignard empoisonné.
—Ainsi, continua-t-il, je prends le cas de votre plus jeune frère lorsque tous les deux vous étiez gamins. Il avait en vous une confiance exagérée que vos nombreuses perfidies n’avaient su ébranler; il vous suivait partout comme un vrai chien, décidé à tout supporter et à tout souffrir de votre part pourvu qu’il fût avec vous. Un jour, vous lui avez juré sur votre honneur que s’il vous laissait lui bander les yeux vous ne lui feriez aucun mal. En vous tordant de rire de votre plaisanterie vous l’avez conduit vers un ruisseau couvert de glace et vous l’avez poussé dedans. Il y avait certes de quoi rire! Dussiez-vous vivre mille ans, vous n’oublierez jamais, je crois, le regard chargé de reproches qu’il laissa tomber sur vous tandis qu’il se débattait tout grelottant. Non, certes, vous n’oublierez jamais ce regard et il vous poursuit encore en ce moment!
—Animal que vous êtes! je l’ai vu un million de fois ce regard, et je le verrai encore autant! puissiez-vous tomber en pourriture et éprouver jusqu’au jugement dernier les souffrances que j’endure en ce moment pour vous punir de me rappeler cet incident.
Le nain ricana méchamment et continua son accusation!
—Il y a deux mois de cela, un certain mardi, vous vous êtes éveillé au milieu de la nuit et vous avez pensé avec honte à un de vos méfaits envers un pauvre Indien ignorant des Montagnes Rocheuses (ceci se passait en l’hiver 18...).
—Assez, satané individu, silence! avez-vous donc la prétention de pénétrer mes plus intimes pensées?
—Et pourquoi pas, au fond? N’avez-vous pas nourri les pensées auxquelles je fais allusion en ce moment?
—Voyons, mon ami, regardez-moi bien dans les yeux, qui êtes-vous?