Illusion! ma conscience se déplaça plus vite qu’un éclair. Le nain s’esquiva si vite qu’au moment où mes doigts voulurent le saisir il se trouvait déjà perché sur le sommet de la bibliothèque et me fit en signe de dérision un superbe pied de nez. Je lui jetai le tisonnier, mais je le manquai. Fou de rage je fis le tour de la pièce et lui lançai successivement une pluie de livres, d’encriers, de morceaux de charbon enflammé; tout cela fut inutile, car le maudit petit individu esquiva tous mes projectiles, en me voyant m’asseoir épuisé, exténué, il partit d’un éclat de rire triomphant. Tandis qu’essoufflé je cherchais à reprendre haleine, ma conscience me tint le langage suivant:

—Pauvre esclave! vous êtes étrangement irréfléchi. En vérité vous n’avez pas changé, je reconnais en vous l’âne d’autrefois; si vous aviez tenté de commettre ce meurtre, la tristesse au cœur et la mort dans la conscience, j’aurais cédé instantanément et je ne me serais pas écarté du sol. Mais, au lieu de cela, vous avez si follement envie de me tuer que votre conscience devient aussi légère qu’une plume; voilà pourquoi je suis perché si haut hors de votre atteinte. D’ordinaire, je respecte les fous; quant à vous, oh! non, par exemple!

J’aurais donné n’importe quoi pour faire descendre cet individu de son perchoir et le tuer. Malheureusement mon désir était irréalisable. Je dus donc me contenter de lever les yeux vers mon maître, maudissant le sort qui me refusait une conscience pesante, la seule fois de ma vie où j’en avais vraiment besoin. Peu à peu ma curiosité naturelle prit le dessus et mon esprit imagina plusieurs questions à poser à mon ennemi. Juste à ce moment un de mes enfants entra, laissant la porte ouverte derrière lui, et s’écria:

—Mon Dieu! que s’est-il donc passé ici? La bibliothèque est tout en désordre.

Je sautai sur mes pieds et lui dis avec consternation:

—Sors vite d’ici, dépêche-toi et ferme la porte, sans cela ma conscience va se sauver.

La porte claqua et je me précipitai sur elle pour la fermer. Levant les yeux, je reconnus avec bonheur que mon maître était toujours mon prisonnier. Je m’écriai:

—Miséricorde! j’ai failli vous perdre! Les enfants sont si étourdis! mais dites donc, mon ami, mon fils n’a pas semblé vous apercevoir. Comment cela se fait-il?

—Pour l’excellente raison que je reste invisible pour tout autre que vous.

Je pris mentalement note de cette déclaration avec une certaine satisfaction. A l’occasion je pourrais donc tuer ce mécréant sans que personne s’en doutât. Mais cette réflexion m’allégea tellement le cœur que ma conscience ne pût rester sur son perchoir et qu’elle se mit à voltiger au plafond comme un ballon. Je m’adressai à elle.