—Bien dommage que vous ne soyez pas mort jeune! Vous avez donc grandi de travers!

—On grandit comme on peut. Autrefois vous aviez une large conscience; si aujourd’hui elle est rétrécie j’imagine que c’est pour un motif quelconque. Vous et moi sommes à blâmer. Il y a de cela bien longtemps (vous ne vous en souvenez sans doute pas), je prenais mon rôle très à cœur et je me réjouissais de voir l’angoisse dans laquelle vous jetaient certaines de vos fautes favorites; à ce moment-là je me cramponnai à vous et pris plaisir à vous harceler. Vous avez commencé à vous révolter; naturellement je lâchai pied, me ratatinai un peu, je diminuai de taille et je me déformai. Plus je m’affaiblissais, plus vous vous entêtiez à ces fautes spéciales; à la fin, les parties de ma personne portant l’empreinte de ces vices devinrent aussi insensibles qu’une peau de requins: prenons votre manie de fumer, par exemple; j’appuyai sur cette corde un peu trop longtemps et elle faillit casser. Quand les gens vous demandent actuellement de renoncer à votre vice, ces callosités de ma personne semblent augmenter et me couvrir d’une sorte de cotte de mailles. En ce moment, moi, votre fidèle ennemie, votre conscience dévouée, je m’endors profondément, si profondément que je n’entendrais pas le tonnerre. Vous nourrissez quelques autres vices (peut-être quatre-vingts ou quatre-vingt-dix) qui produisent sur moi le même effet.

—C’est flatteur; vous dormez alors une partie du temps?

—Oui, je dors depuis plusieurs années; j’aurais pu dormir tout le temps si personne ne m’était venu en aide.

—Qui donc vous vint en aide?

—Les autres consciences. Toutes les fois qu’une personne dont je connais la conscience essaie d’intervenir auprès de vous pour réformer vos mauvaises habitudes invétérées, je décide cette conscience amie à angoisser son propriétaire en lui rappelant quelques méfaits à lui personnels; cela l’empêche de se mêler de vos affaires. Mais rassurez-vous, je vous harcélerai avec vos propres défauts, vous pouvez vous fier à moi.

—Je m’en rapporte à vous. Si vous aviez eu la bonté de me mettre au courant de cette situation trente ans auparavant, je me serais particulièrement surveillé et je ne vous aurais pas tenu en permanence endormie sur la kyrielle des vices humains; au contraire je vous aurais réduite à la dimension d’une pilule homéopathique. Voilà le genre de conscience après lequel je soupire ardemment. Si j’avais pu vous faire tenir dans une pilule homéopathique et mettre la main sur vous, croyez-vous que je vous aurais conservée comme souvenir dans un tube de verre? oh! non certes; je vous aurais donnée à un chien: tel est le sort que vous méritez vous et votre triste race. Maintenant j’ai une autre question à vous poser. Connaissez-vous dans ce quartier un certain nombre de consciences?

—Oui, beaucoup.

—J’aimerais en voir quelques-unes. Pourriez-vous m’en amener ici? seraient-elles visibles pour moi?

—Certainement non.