—Je montais toujours au premier étage pour chercher P, disait Agamemnon, et je m’apercevais que le volume se trouvait en bas; à chaque instant c’était une nouvelle confusion.

Naturellement, maintenant, la nouvelle maison des Peterkins se prêtait mieux à la vie studieuse. En ayant tous les livres dans la même pièce, on évitait une grande perte de temps pour les chercher.

M. Peterkins suggéra à chacun des siens d’apprendre une langue différente. S’ils voyageaient un jour à l’étranger ce serait on ne peut plus commode: Elisabeth-Elisa pourrait parler français avec les Parisiens, Agamemnon allemand avec les Allemands, Salomon-John italien avec les Italiens; Mᵐᵉ Peterkins parlerait espagnol en Espagne; quant à lui, il aborderait à la fois toutes les langues orientales en commençant par le russe.

Mᵐᵉ Peterkins n’était pas très décidée à apprendre l’espagnol; car toute sa famille avait juré qu’elle n’irait jamais en Espagne à cause de son horreur pour l’Inquisition. Mᵐᵉ Peterkins d’ailleurs partageait cette horreur avec ses enfants.

Les voyages à l’étranger lui souriaient peu et elle avait toujours déclaré qu’elle ne quitterait pas le sol natal avant qu’un pont fût jeté sur l’Atlantique! (Or il n’en était pas encore question.) Agamemnon déclarait qu’il ne fallait jurer de rien, que chaque jour on faisait de nouvelles découvertes et qu’un pont ne serait assurément pas plus difficile à inventer qu’un téléphone; dans les temps anciens on se servait déjà de ponts. La question des professeurs vint alors sur le tapis. On pourrait certainement en trouver à Boston. S’ils venaient tous le même jour il serait facile de transporter trois d’entre eux dans le petit break. Agamemnon irait au-devant d’eux, puis les reconduirait; de cette façon il s’habituerait à leur conversation à l’aller comme au retour.

Monsieur Peterkins se documenta sur les langues orientales: on lui apprit que le sanscrit était la base de toutes ces langues; aussi proposa-t-il à toute sa famille de commencer par le sanscrit; ils n’auraient ainsi besoin au début que d’un seul professeur et pourraient ensuite bifurquer sur les autres langues.

Mais sa famille préféra apprendre des langues différentes. Elisabeth-Elisa savait déjà un peu de français; elle avait essayé, sans grand succès, d’en placer quelques mots à l’exposition du centenaire, mais elle s’était aperçue qu’elle venait de lier conversation avec un Maure qui ne comprenait pas le français.

M. Peterkins objecta qu’il leur faudrait plusieurs pièces pour leurs études si tous les professeurs venaient à la même heure; mais Agamemnon lui fit remarquer qu’ils se serviraient de dictionnaires différents. M. Peterkins était d’avis qu’il vaudrait mieux avoir tous les professeurs en même temps, car chaque élève pourrait, en plus de la langue qu’il étudierait, attraper des bribes des autres langues; d’après lui le meilleur moyen d’apprendre à parler une langue étrangère était d’entendre parler les autres autour de soi.

Mᵐᵉ Peterkins objecta que sa maison ressemblerait à une tour de Babel; elle en prit cependant son parti.

Agamemnon signala une autre difficulté: naturellement il leur fallait des professeurs étrangers qui parleraient chacun leur langue maternelle; mais, dans ce cas, comment faire pour les inviter à venir à la maison, leur expliquer la combinaison de la voiture, et arranger la répartition des heures de leçon? Agamemnon se demandait comment on pouvait se tirer d’affaire avec un étranger lorsqu’on était incapable de lui exposer ce qu’on désirait.