Elisabeth-Elisa répondit qu’en pareil cas les signes et la pantomime devaient rendre de grands services. Salomon-John et les jeunes garçons se mirent aussitôt à mimer. Elisabeth-Elisa expliqua que le mot «langue» signifiait à la fois «langage et organe de la parole»; ils pouvaient donc montrer leur langue pour se faire comprendre.

Comme exercice pratique, les jeunes garçons figurèrent les professeurs étrangers parlant chacun leur langue maternelle; Agamemnon et Salomon-John firent semblant de les inviter à venir instruire la famille au moyen d’une série de signes.

M. Peterkins déclara que leur succès était admirable, et qu’ils pourraient presque aller à l’étranger sans étudier les langues; il encouragea ses enfants à se faire comprendre par signes. Pourtant, comme le pont n’était pas encore construit, il vaudrait peut-être mieux attendre et cultiver les langues. Mᵐᵉ Peterkins craignait que les professeurs étrangers ne se considérassent comme invités au lunch: Salomon-John, en effet, n’avait cessé de montrer sa bouche en l’ouvrant, la fermant et en sortant sa langue; il semblait plus par là vouloir les inviter à manger que leur demander des leçons de langues. Agamemnon suggéra qu’ils pourraient emporter avec eux les divers dictionnaires lorsqu’ils iraient trouver les professeurs; cela exprimerait qu’ils désiraient des leçons et les professeurs n’y verraient pas une invitation au lunch.

Mᵐᵉ Peterkins trouvait plus prudent de préparer un lunch pour les professeurs au cas où ils prendraient la visite pour une invitation, seulement elle ignorait ce qu’ils mangeaient d’habitude. M. Peterkins pensa qu’il serait très bon d’apprendre ce détail en fréquentant des étrangers, car, avant de quitter leur pays natal, ils auraient ainsi l’occasion de s’habituer aux plats étrangers. Les petits garçons se réjouissaient beaucoup à l’idée de manger de nouveaux mets. Agamemnon avait entendu dire que la soupe à la bière était le régal favori des Allemands et il se proposait, dès sa première leçon, de s’en faire expliquer la préparation.

Salomon-John savait que tous les étrangers aiment beaucoup l’ail, aussi pensa-t-il que les professeurs seraient enchantés de sentir une odeur d’ail dans la maison dès leur première leçon, et qu’ils apprécieraient beaucoup cette délicate attention.

Elisabeth-Elisa voulait faire à une de ses parentes habitant Philadelphie la surprise de lui parler français. Aussi désirait-elle commencer ses leçons avant la visite annuelle de sa famille de Philadelphie. Il y eut un léger retard dans l’exécution de ces projets: M. Peterkins préférait trouver des professeurs établis depuis peu dans la région, car il ne voulait pas subir la tentation de parler anglais avec eux; il désirait des professeurs récemment débarqués en Amérique, et il revint un soir chez lui avec une liste complète des étrangers nouvellement arrivés. La famille Peterkins décida qu’elle emprunterait aux Bromwicks leur break pour le premier jour, et M. Peterkins et Agamemnon partirent en voiture à la ville pour ramener tous les professeurs. L’un était un Russe, qui voyageait pour son plaisir et n’avait nullement l’intention de donner des leçons; peut-être y consentirait-il, mais dans tous les cas il ne savait pas un mot d’anglais.

M. Peterkins avait dans son porte-cartes les cartes des messieurs qui lui avaient recommandé les différents professeurs; accompagné d’Agamemnon, il alla d’hôtel en hôtel pour les convoquer. Il les trouva tous très polis, tous prêts à venir après les explications données au moyen des signaux convenus. Ils avaient oublié les dictionnaires, mais Agamemnon possédait un guide qui pouvait les remplacer et qui sembla très approprié aux étrangers.

M. Peterkins dut se contenter d’un professeur russe, car il ne trouva aucun maître de sanscrit nouvellement débarqué dans le pays.

Mais voici qu’une difficulté inattendue surgit lorsqu’ils mirent dans la même voiture le professeur russe et le professeur d’arabe; ce dernier était Turc et portait un fez sur sa tête; il s’assit au fond de la voiture! Ils se regardèrent de travers et s’invectivèrent chacun dans leur langue sans que M. Peterkins pût comprendre un traître mot. Etait-ce du russe, était-ce de l’arabe? En tout cas il sautait aux yeux (ou plutôt aux oreilles) que les individus ne voulaient à aucun prix se trouver dans la même voiture. M. Peterkins était au désespoir; il avait oublié la guerre turco-russe! Quelle gaffe énorme il venait de commettre en invitant le Turc!

Une foule de curieux s’était groupée devant l’hôtel. Le professeur français pria très poliment le Russe de monter avec lui dans la première voiture; mais une autre difficulté se présentait: le professeur allemand se carrait tranquillement dans le fond de cette voiture!!!