Le professeur français avait à peine mis le pied sur le marche-pied qu’il invectiva violemment le professeur allemand; ce dernier, furieux, sauta de la voiture par la porte opposée, fit le tour en courant et le saisit au collet. A n’en pas douter, l’Allemand et le Français ne pouvaient pas habiter ensemble la même voiture! Pendant ce temps-là la foule des curieux augmentait toujours.

Agamemnon, fort heureusement, savait dire en allemand le mot «monsieur»; s’adressant au professeur allemand, il l’invita par signes à prendre place dans l’autre voiture.

L’Allemand consentit à s’asseoir aux côtés du Turc. Enfin les voitures se mirent en marche: M. Peterkins avait l’Italien à ses côtés, le professeur français et le Russe étaient assis derrière et se parlaient sur un ton aigre qui laissait supposer à M. Peterkins qu’ils n’étaient pas complètement d’accord.

Le voyage d’Agamemnon s’effectua dans un profond silence: l’Espagnol assis à côté de lui semblait d’humeur maussade, tandis que le Turc et l’Allemand n’échangèrent pas un traître mot.

En arrivant à la maison, ils furent reçus par Mᵐᵉ Peterkins et Elisabeth-Elisa; par une délicate attention pour le professeur espagnol, Mᵐᵉ Peterkins avait jeté sur ses épaules une mantille de dentelle. M. Peterkins introduisit les professeurs dans la bibliothèque, mais il eut soin de les installer chacun à une respectable distance l’un de l’autre. Salomon-John chercha le dictionnaire italien et s’assit à côté du professeur italien. Agamemnon, avec un dictionnaire allemand, se rapprocha du professeur allemand. Les jeunes garçons montrèrent au Turc leur livre de «contes arabes». M. Peterkins essaya d’expliquer au professeur russe qu’il ne possédait pas de dictionnaire russe et qu’il avait espéré apprendre le sanscrit avec lui; de son côté Mᵐᵉ Peterkins essaya de faire entendre à son professeur qu’elle n’avait pas de livres espagnols. Elle oublia momentanément sa terreur de l’Inquisition et essaya de lui glisser quelques mots en se servant de termes anglais prononcés très lentement et en altérant son accent le mieux qu’elle pouvait. L’Espagnol s’inclina, parut prendre grand intérêt à sa conversation, et se montra très poli.

Pendant ce temps, Elisabeth-Elisa sortait au Parisien les quelques phrases qu’elle connaissait. Elle parlait plus facilement français qu’elle ne comprenait son professeur; lui, saisissait parfaitement ce qu’elle disait. Elle récita son vocabulaire et ânonna l’exercice suivant: J’ai le livre.—As-tu le pain?—L’enfant a une poire.—L’enfant sait-il sa leçon?

Le professeur écouta avec grande attention et répondit très distinctement à chaque question. Soudain, après avoir récité une de ses phrases, elle se leva, courut vers sa mère, et lui chuchota à l’oreille:—Ils ont, je crois, commis l’erreur que vous redoutiez; ils se croient invités au lunch! il vient de me remercier de notre aimable invitation à déjeuner.

—Ils n’ont pas pris leur déjeuner! s’exclama Mᵐᵉ Peterkins en regardant l’Espagnol: il semble affamé! Qu’allons-nous faire?

Elisabeth-Elisa courut consulter son père. Qu’allaient-ils faire? Comment leur faire comprendre qu’ils étaient invités à donner une leçon et non au lunch? Elisabeth-Elisa pria Agamemnon de chercher le mot «apprendre» dans le dictionnaire (apprendre devant signifier enseigner). Hélas! ils s’aperçurent que ce mot voulait à la fois dire apprendre et enseigner! Qu’allaient-ils faire?

Les étrangers se tenaient maintenant assis silencieux dans leur coin respectif. L’Espagnol paraissait de plus en plus blême. Allait-il donc s’évanouir? Le Français tortillait et effilait ses moustaches en regardant l’Allemand. Que faire si le Russe venait à attaquer le Turc et si l’air narquois du Parisien finissait par exaspérer l’Allemand?