Au moment où j’écris ces lignes, la tante Suzanne, la vieille grand’mère, le jeune couple et tous ses parents d’Eastport sont parfaitement heureux, et rien ne fait supposer que leur bonheur pâlira.
Tante Suzanne ramena la fiancée d’Honolulu, l’accompagna sur notre continent et elle eut le bonheur d’assister à la première effusion de tendresse d’un mari très épris et d’une jeune femme qui ne s’étaient jamais vus avant cette première rencontre.
Disons un mot du misérable Burley, dont les perfides machinations furent à deux doigts de jeter le trouble dans le cœur et dans l’existence de nos deux jeunes amis. En essayant de maltraiter un ouvrier estropié et sans défense, qu’il accusait injustement de lui avoir fait du tort, il tomba dans une chaudière d’huile bouillante et expira au milieu d’atroces souffrances.
LE CHAT DE DICK BAKER
Un de mes camarades de là-bas, qui, comme moi, pendant dix-huit années, mena une vie de labeur et de privations, était un de ces esprits heureux qui portent patiemment la croix de leurs lourdes années d’exil. Cet ami s’appelait Dick Baker, mineur de Dead House Gulch. A 46 ans il avait les cheveux gris comme un rat, le front soucieux; il avait reçu une éducation des plus rudimentaires, s’habillait comme un paysan; ses mains souillées de terre révélaient sa profession, mais son cœur était d’un métal plus précieux que l’or qu’il remuait à la pelle lorsqu’il le sortait des entrailles de la terre; il était plus précieux même que les plus riches pièces d’or nouvellement frappées et éblouissantes de clarté.
Tout rude d’écorce et tout primitif qu’il était, il n’avait pu se consoler de la perte d’un chat merveilleux qu’il possédait (lorsqu’un homme ne voit ni femme ni enfants à son foyer, il éprouve le besoin irrésistible de s’entourer d’un favori, car son cœur a besoin d’aimer).
Mon ami parlait toujours de l’étrange sagacité de ce chat, comme un homme intimement convaincu que cet animal avait en lui quelque chose d’humain, je dirai presque quelque chose de surnaturel.
Je l’entendis un jour parler en ces termes de cet animal:
—«Messieurs, je possédais autrefois un chat appelé Tom Quartz; comme tout le monde, vous l’auriez profondément admiré; je l’ai gardé huit années et il était vraiment le plus remarquable chat que j’aie jamais vu. Ce beau chat gris avait plus de sens commun que n’importe qui dans notre camp de mineurs; d’une dignité sans pareille, il n’aurait jamais toléré la moindre familiarité, fût-ce de la part du gouverneur de Californie. Jamais il ne s’abaissa à attraper un rat, il était au-dessus de ce petit métier. La mine seule et ses secrets l’intéressaient. Il connaissait tout de la vie des mineurs et en savait plus long qu’aucun homme de ma connaissance; il flairait les placers et grattait la terre derrière nous lorsque Jim et moi nous montions dans la colline pour prospecter; il trottait derrière nous et nous aurait suivis indéfiniment. Je le répète, il avait un flair extraordinaire du terrain; c’était à ne pas y croire.
«Lorsque nous nous mettions en quête d’or, mon chat jetait autour de lui un coup d’œil circulaire et lorsque ses prévisions n’étaient pas bonnes, il nous regardait d’un air spécial qui semblait vouloir dire: «Vous voudrez bien m’excuser, je rentre»; et là-dessus, il partait le nez en l’air dans la direction du camp. Lorsqu’au contraire le sol lui plaisait, il attendait d’un air calme et recueilli le lavage de la première corbeille; s’il voyait six ou sept grains d’or, il paraissait satisfait; il se couchait alors sur nos vêtements et ronflait comme un paquebot à vapeur jusqu’au moment où nous secouions nos blouses pour le réveiller; il se levait alors et regardait autour de lui d’un air entendu. Mais un beau jour le camp tout entier fut atteint de la fièvre du quartz aurifère; chacun se mit à piocher, à sonder, à faire parler la poudre au lieu de pelleter le sable sur le versant de la colline; on abandonna la surface pour ouvrir des puits profonds dans la terre. Nous nous mîmes tous à perforer les couches de quartz.