Le colonel Grice manifesta son intention d’aller à la rencontre du Cirque et d’assister à l’avance aux deux ou trois représentations qu’il devait donner avant son arrivée à Dukesborough. Il pourrait ainsi mettre le directeur au courant des goûts et de la mentalité des habitants de cette localité.
Le colonel habitait à cinq milles au sud du village; il était marié, mais n’avait pas d’enfants (ce qui l’attristait un peu); on ne lui connaissait pas de dettes, il était très hospitalier et toujours prêt à encourager, surtout en paroles, les entreprises publiques et privées; on savait qu’il adorait la carrière militaire, bien qu’il n’eût jamais vu le feu; suivant sa propre expression, sa carrière était «sa seconde femme».
En dehors du service, il était d’une affabilité charmante, très rare chez les militaires. Lorsqu’on le voyait en grand uniforme à la tête de son régiment et l’épée au côté, on sentait qu’il n’était pas homme à badiner. Le ton sur lequel il donnait ses ordres et sa forte voix de commandement indiquaient assez qu’il exigeait une obéissance rapide et complète.
Dès que ses hommes avaient rompu les rangs, le colonel se départissait de son air grave et on le voyait sourire aimablement comme s’il voulait rassurer les spectateurs et indiquer que, pour le moment, le danger était passé et que ses amis pouvaient approcher sans crainte.
Le colonel rejoignit le cirque plus loin qu’il ne se l’était d’abord proposé. Il voulait l’étudier à fond, aussi ne recula-t-il pas devant une chevauchée de 70 milles pour assister à toutes ses représentations. Plusieurs fois pendant son voyage, et plus tard le jour de la grande représentation à Dukesborough, il déclara qu’un seul mot pouvait résumer son appréciation sur le cirque: celui de «grandeur».
—Quant au caractère moral et religieux des gens qui composaient ce cirque, disait-il, voyez-vous, messieurs, hum! hum!... voyez-vous, mesdames, je n’ai pas la prétention d’être très pratiquant, mais je respecte la religion plus que n’importe quel citoyen de l’état de Géorgie; je ne dirai donc pas que la troupe est d’une moralité exemplaire ni d’une piété rigoureuse. Voyez-vous, messieurs, ces gens-là ne s’occupent pas de religion; ils n’assistent pas au prêche, on ne les entend jamais chanter des cantiques. Comment les définir? Je me sens très embarrassé; bref, voyez-vous, ils font tout ce qu’ils peuvent et se tirent d’affaire le mieux possible. Décidément le mot «grandeur» est celui qui s’applique le mieux à tous leurs exercices. Quand vous verrez ce cirque, et qu’impatients vous vous précipiterez sous la tente après l’ouverture des portes, vous verrez que j’avais raison de vous parler de «grandeur». Je vous garantis que Dukesborough n’oubliera pas ce spectacle; c’est tout ce que je puis vous dire.
Le colonel Grice, devenu très intime avec le directeur du cirque, je dirai même pris d’une affection pour lui aussi grande que s’il eût été son frère, avait invité, chemin faisant, toute la troupe à déjeuner; l’invitation fut acceptée.
La réception eut lieu chez le colonel; sa femme, d’abord effrayée d’une telle invasion de gens, se montre aussi accueillante et aussi hospitalière que le colonel.
Les enfants, comme les grandes personnes, attendaient avec beaucoup d’impatience la grande exhibition du lendemain. Le maître d’école ne paraissait pas décidé à octroyer à ses élèves un jour de congé; ceci les rendait très anxieux, car les jours de congé étaient bien rares.
Le maître d’école, cédant au désir général, se laissa heureusement persuader.