Autant que je m’en souviens, l’une de ces figures représentait William Pitt, l’autre la Belle-au-bois-dormant; la première semblait appartenir à l’homme d’Etat le plus triste et le plus jaune que j’aie jamais rencontré; quant à l’autre, elle me donna l’impression d’un cadavre, tant son sommeil paraissait profond. Aggy, ma bonne, me voyant terrifié à l’aspect de cette figure, me répéta sur un ton solennel:
—Cette dame est fatiguée, voyez-vous! elle s’est endormie d’un sommeil profond.
—Je criai tant et si bien qu’Aggy fut obligée de m’emmener.
Les gens de Dukesborough, quoique très arriérés, éprouvèrent une grande déception en voyant ces figures de cire, et ils déclarèrent que si tous les divertissements publics devaient ressembler à celui-là, il vaudrait mieux pour Dukesborough supprimer toute communication avec le genre humain, fermer ses écoles, ses deux ou trois magasins, sa taverne, son bureau de poste, la boutique du cordonnier et du forgeron, en un mot réduire la localité à sa plus simple expression.
Ils ne se servirent pas exactement de ces termes, mais ce fut bien le fond de leur pensée lorsque William Pitt, la Belle-au-bois-dormant et leurs pâles acolytes quittèrent la ville silencieusement.
On n’avait jamais vu de cirque à Dukesborough; les habitants ne connaissaient cette invention que par ouï-dire; même le colonel Moses Grice, du 14ᵉ régiment de la milice géorgienne, malgré ses trente-cinq ans, ses six pieds de haut, sa belle prestance, ses riches plantations et ses vingt-cinq nègres, n’avait jamais assisté dans sa vie qu’à trois représentations théâtrales à la petite ville d’Augusta. Il rapporta une telle impression de ces représentations, qu’il jura d’en garder toute sa vie un souvenir impérissable.
Depuis longtemps il désirait voir un cirque, persuadé que, d’après ce qu’il en avait entendu dire, il trouverait cette exhibition fort intéressante. Or, il arriva qu’un jour où il s’était rendu à Augusta pour accompagner un wagon chargé de coton récolté sur ses plantations, il rencontra à la taverne le directeur d’un cirque qui distribuait des prospectus et faisait une tournée de réclame avant le passage de sa troupe.
Le colonel Grice se lia immédiatement avec cet individu qui lui parut fort intelligent et de relation agréable. Il lui fit de Dukesborough une telle description que, bien que cette ville ne figurât pas sur l’itinéraire de la tournée (le directeur lui avoua, à sa grande honte, qu’il n’avait jamais entendu parler de cette localité), il fixa un jour pour visiter Dukesborough et pour présenter à ses habitants le Grand Cirque Universel fin de siècle, si apprécié à Londres, à Paris et à New-York.
Jamais on n’avait vu sur les murs de si grandes et de si brillantes affiches; les enfants passèrent des heures devant les grandes lettres noires et rouges qui tapissaient les murailles de la taverne; de plusieurs lieues à la ronde, tout le monde accourut pour lire les mots magiques et contempler les dessins suggestifs. On découvrit que le colonel Grice était le principal instigateur de la venue du Cirque, et tous l’accablèrent de questions sur l’importance de la troupe, sur la nature de ses exercices, sur l’influence que cet événement pourrait exercer sur l’avenir du Dukesborough et sur le caractère de ses habitants.
On se méfiait bien un peu de l’influence morale et religieuse que pourrait avoir ce cirque sur le public, mais, comme on le verra plus tard, le directeur du Grand Cirque Universel avait tout prévu à cet égard.