En arrivant, nous trouvâmes plusieurs visiteurs qui nous avaient devancés: le jeune Chepannik, M. K. son bailleur de fonds, M. W., secrétaire de ce dernier, et le lieutenant Clayton, appartenant à l’armée des Etats-Unis. A ce moment, la guerre était imminente entre l’Espagne et notre pays, et le lieutenant Clayton venait d’arriver en Europe chargé d’une mission militaire.

Je connaissais bien le jeune Chepannik et ses deux amis, et j’avais rencontré M. Clayton une ou deux fois à West-Point, quand il était à l’école des cadets. Ce dernier passait pour un officier capable, plutôt emporté de caractère et qui avait son franc-parler.

Cette réunion intime offrait un peu un but d’affaire: il s’agissait d’examiner la possibilité d’adapter le télélectroscope au service de l’armée. Ce projet semble étrange aujourd’hui, mais il n’en est pas moins vrai qu’à cette époque personne ne prenait au sérieux cette invention, à l’exception toutefois de son auteur. Même le bailleur de fonds de l’inventeur considérait cet instrument comme un curieux et bizarre jouet. Il en était tellement persuadé qu’il venait d’ajourner à la fin de ce siècle la mise en circulation publique de son invention, en la cédant à bail pour deux ans à un syndicat qui devait l’exploiter à l’exposition de Paris.

Au moment où nous entrions au fumoir, le lieutenant Clayton et Chepannik discutaient chaudement en allemand sur le télélectroscope. Clayton disait:

—Maintenant, vous connaissez ma façon de penser; et il accompagna cette déclaration d’un vigoureux coup de poing sur la table.

—Mais je n’en fais aucun cas, répliqua le jeune inventeur, sur un ton aussi calme que blessant.

Clayton se tourna vers M. K. et reprit:

—Je me demande pourquoi vous gaspillez votre argent à répandre ce jouet. A mon avis, jamais il ne rendra le moindre service à l’humanité.

—C’est possible, c’est possible, mais je ne regrette pas l’argent que j’ai hasardé; pour ma part je le considère comme un simple jouet, mais Chepannik en augure mieux et je le connais assez pour croire qu’il voit plus juste que moi (avec ou sans son télélectroscope).

Cette répartie ne fit qu’irriter Clayton davantage; il affirma de nouveau sa conviction que cette invention ne rendrait jamais à l’humanité le moindre service. Posant sur la table un farthing anglais, il ajouta: