— Assieds-toi et écoute ; je vais te donner de bons principes, tu ne les oublieras pas tant que tu vivras. Eh ! bien, qui est ton plus cher ami, celui auquel tu ne pourrais, ni ne voudrais rien refuser ?

— Comment, Tommy ? Mais c'est toi, tu le sais bien.

— Suppose un instant que tu veuilles demander un assez grand service au marchand de mou de veau. Comme tu ne le connais pas, il t'enverrait promener à tous les diables, car il est de cette espèce de gens ; mais il se trouve qu'après toi, il est mon meilleur ami, et qu'il se ferait hacher en menus morceaux pour me rendre un service, n'importe lequel. Après cela, je te demande, quel est le moyen le plus sûr : d'aller le trouver toi-même et de le prier de parler à la marchande de marrons de ton remède de melon d'eau, ou bien de me demander de le faire pour toi ?

— Il vaudrait mieux t'en charger, bien sûr. Je n'y aurais jamais pensé, Tommy, c'est une idée magnifique.

— C'est de la haute philosophie, tu vois ; le mot est somptueux, mais juste. Je me base sur ce principe que : chacun en ce monde, petit ou grand, a un ami particulier, un ami de cœur à qui il est heureux de rendre service. (Je ne veux parler naturellement que de services rendus avec bonne humeur et sans rechigner).

Ainsi peu m'importe ce que tu entreprends ; tu peux toujours arriver à qui tu veux, même si, personnage sans importance, tu t'adresses à quelqu'un de très haut placé. C'est bien simple ; tu n'as qu'à trouver un premier ami porte-parole ; voilà tout, ton rôle s'arrête là. Cet ami en cherche un autre, qui à son tour en trouve un troisième et ainsi de suite, d'ami en ami, de maille en maille, on forme la chaîne ; libre à toi d'en suivre les maillons en montant ou en descendant à ton choix.

— C'est tout simplement admirable, Tommy !

— Mais aussi simple et facile que possible ; c'est l'A B C ; pourtant, as-tu jamais connu quelqu'un sachant employer ce moyen ? Non, parce que le monde est inepte. On va sans introduction trouver un étranger, ou bien on lui écrit ; naturellement on reçoit une douche froide, et ma foi, c'est parfaitement bien fait. Eh ! bien, l'empereur ne me connaît pas, peu importe ; il mangera son melon d'eau demain. Tu verras, je te le promets. Voilà le marchand de mou de veau. Adieu, Jimmy, je vais le surprendre.

Il le surprit en effet, et lui demanda :

— Dites-moi, voulez-vous me rendre un service ?