Aguiché par mon amabilité, cet homme accepta. Mais lorsque nous eûmes causé quelques instants dans la bibliothèque, nous sentîmes le froid.
— Allons, dis-je, faisons un beau feu clair et prenons du thé bien chaud ; cela nous mettra de bonne humeur. Permettez-moi de vous laisser seul pour tout préparer, et distrayez-vous en mon absence. Il faut que j'aille jusque chez Palmer pour lui demander de m'aider. Tout ira très bien.
— Parfait, me répondit mon hôte.
Palmer est mon bras droit. Il habite à quelques centaines de mètres de ma maison, une vieille ferme qui servait de taverne pendant la Révolution. Cette ferme s'est beaucoup délabrée depuis un siècle ; les murs, les planchers ont perdu la notion de la ligne droite et l'allée qui mène à la maison a presque complètement disparu ; aussi le bâtiment paraît-il tout de travers ; quant aux cheminées, elles semblent fortement endommagées par le vent et la pluie. Pourtant c'est une de ces vieilles maisons d'apparence solide qui avec tant soit peu de réparations braveraient les intempéries pendant encore cent ans et même plus. Devant la ferme s'étend une grande pelouse, et on aperçoit dans la cour un puits ancien qui a désaltéré des générations de gens et de bêtes. L'eau en est délicieusement pure et limpide. Lorsque sévirent les chaleurs de l'été dernier, j'y puisai bien souvent de l'eau, me rencontrant avec les mendiants qui venaient se désaltérer d'une gorgée d'eau claire avant de continuer leur route. Certes, vos vins capiteux peuvent faire briller de convoitise les yeux des convives qui se réunissent autour de tables somptueusement servies ; il n'en reste pas moins vrai que l'eau pure et cristalline constitue une boisson exquise pour les pauvres déshérités de l'existence.
En arrivant à la ferme, je m'aperçus qu'il n'y avait pour tout éclairage qu'une triste bougie à la porte, et je frappai discrètement. On ouvrit aussitôt.
— Palmer est-il là ? demandai-je.
— Non, John est absent ; il ne reviendra qu'après dimanche.
Hélas ! hélas ! il ne me restait qu'à m'en retourner ; reprenant à tâtons la route que je distinguais à peine dans le brouillard au milieu des pêchers, je rentrai dans ma lugubre maison.
Mon hôte malade paraissait très affecté.
— Allons ! lui dis-je en lui tapant doucement sur l'épaule, — le secouer plus vigoureusement eût été très déplacé dans le cas présent, — il faut nous débrouiller nous-mêmes ; je n'ai trouvé personne à la ferme.