Allons ! reprenons courage et ayons un peu d'entrain. Remontons-nous le moral, et allumons le feu ; mon voisin est absent, mais nous saurons bien nous passer de lui.
J'allumai donc ma lampe astrale, ma lampe à globe, veux-je dire, dont le piètre fonctionnement est une honte pour l'inventeur. Il faut lever la mèche très haut pour qu'elle donne un peu de lumière, et au bout d'un moment elle fume si bien que la pièce est pleine d'une suie épaisse qui vous prend à la gorge. Au diable cette vilaine invention ! Comme j'aimerais l'envoyer au diable !
Je me rappelai que je trouverais des fagots sous le hangar ; j'en rapportai donc et les mis dans le fourneau de la cuisine que j'allumai ; ensuite je pris la bouilloire, j'allai au puits la remplir, la mis sur le fourneau et j'attendis. Lorsque l'eau fut bien bouillante, je pris la boîte à thé, et coupai dans un gros pain carré des tranches que je fis griller. Au bout de trois quarts d'heure qui me parurent un siècle, je retournai vers mon ami. « Le thé est prêt », lui dis-je. Nous nous transportâmes silencieusement à la cuisine. Je récitai le benedicite ; la lampe fumait, le feu flambait difficilement, le thé était froid ; mon ami tremblait de froid (on me raconta plus tard qu'il avait médit de mon hospitalité. Ingrat personnage !) Après le thé, la principale chose à faire était de nous réchauffer pour ne pas nous laisser mourir. Au fond, mon ami se montra assez vaillant, et lorsqu'il s'agit de bourrer le poêle plusieurs fois, il me proposa son aide. Il essayait de paraître gai, mais sa physionomie restait triste. Pour ma part je riais intérieurement comme un homme qui vient de faire une bonne affaire en achetant un cheval. Et dire que les gens viennent chez vous pour trouver de l'agrément ! Lorsqu'ils sont sous votre toit, vous leur devez le confort sous toutes ses formes. Ils s'attendent à être fêtés, soignés, cajolés et bordés dans leur lit le soir. Le temps qu'ils passent chez les autres représente pour eux un doux « farniente ». Avec quelle satisfaction ils s'effondrent dans un fauteuil, et regardent vos tableaux et vos albums. Comme ils aiment à se promener en baguenaudant, humant avec délices la brise parfumée ! Que la peste les étouffe ! Comme ils attendent le dîner avec un appétit aiguisé. Le dîner ! Quelquefois le menu en est bien difficile à composer, et pendant que les invités sont dans un état de béatitude céleste, le maître de maison se creuse la tête dans une perplexité douloureuse ! Oh ! quelle délicieuse vengeance lorsqu'on peut troubler un peu leur quiétude, et qu'on les voit essayer de dissimuler leur mécontentement le jour où l'hospitalité qu'ils reçoivent chez vous ne répond pas à leur attente. « Mauvaise maison, pensent-ils ; on ne me reprendra pas dans une galère pareille ; j'irai ailleurs à l'avenir, là où je serai mieux traité ! »
Lorsque je vois cela, je me paye la tête de mes invités et m'amuse follement de leur déconfiture. C'est tout naturel, et je trouve très logique qu'ils partagent mes ennuis de maître de maison. Avec notre nature il nous faut des signes visibles et extérieurs de bonté ; l'accueil du cœur ne nous suffit pas. Si vous offrez à un ami un bon dîner ou un verre de vin, s'il a chaud et est bien éclairé chez vous, il reviendra ; sans cela vous ne le reverrez plus ; la nature humaine est ainsi faite ; moi, du moins, je me juge ainsi. Mais ici j'établis une distinction. Si votre ami fait des avantages matériels qu'il peut trouver chez vous plus de cas que des charmes intellectuels, s'il dédaigne votre amitié parce qu'il ne trouve pas chez vous tout le luxe et le confort qu'il aime, alors, ne l'honorez pas du nom d'« Ami ! »
— Allons nous coucher, proposai-je.
— Parfait, répondit mon invité.
— Pas si vite, mon cher, répliquai-je ; les lits ne sont pas faits ; il n'y a pas de femme de chambre dans la maison. Mais qu'est-ce que cela fait ? Cela n'a aucune importance. Je vais m'absenter un instant pendant que vous entretiendrez le feu.
Je monte dans la chambre d'ami ; je n'y trouve rien. Au bout d'une demi-heure, je découvre des oreillers, des draps et des couvertures. Je redescends et je tape joyeusement sur l'épaule de mon ami toujours transi de froid, et je lui dis aimablement : « Venez dans le nid qui vous attend. Vous y dormirez comme un bienheureux et demain vous vous sentirez mieux. »
Je le déshabille, le couche, et en le voyant la tête sur l'oreiller, je lui souhaite : « Bonsoir, bons rêves. »
— Bonsoir, me répond-il avec un faible sourire.